07 novembre 2014

Ces BD au parcours... chaotique !

Inauguration aujourd'hui d'une nouvelle rubrique, "aventures éditoriales", qui nous permet de revenir non sur une œuvre en elle-même mais plutôt sur son parcours atypique. Et pour commencer, nous avons sélectionné deux titres franco-belges : un Tintin légendaire et un album de Spirou, moins connu mais à la destinée tout aussi singulière.


Cœurs d'acier

Nous sommes en 1982. Une nouvelle aventure de Spirou est prépubliée dans un supplément du Journal de Spirou. Yves Chaland, qui en signe scénario et dessins, rend un hommage appuyé à Jijé en employant un style graphique très rétro. 
L'auteur signe des strips d'une demi-page qui reprennent le principe de l'aventure feuilletonnante. Chaque semaine, les lecteurs peuvent donc suivre une histoire qui commence par la livraison, chez Spirou, d'un étrange robot et se poursuit par la quête d'un majordome disparu.

Tout cela pourrait donner lieu à un album très classique si la parution n'était pas subitement interrompue. Plusieurs équipes artistiques travaillent alors sur Spirou et Fantasio. Dupuis, qui possède les droits des personnages, décide de ne pas donner suite aux travaux de Chaland. Celui-ci se voit interdit de donner une fin à son récit et son hommage s'arrête donc là. Pour le moment...

En 1984, l'histoire inachevée est publiée dans un album pirate intitulé A la recherche de Bocongo. Le tout est présenté dans un format à l'italienne qui convient bien aux strips originaux.  
L'album, en plus d'être totalement illégal, a finalement assez peu d'intérêt étant donné que les planches avaient déjà été publiées et qu'il ne contient toujours pas de conclusion.

Nouveau rebondissement en 1990 quand une maison d'édition belge, Champaka, obtient le droit de publier le travail de Chaland tel quel, sans possibilité de présenter cela comme une aventure de Spirou et Fantasio.
L'éditeur va cependant trouver une astuce pour donner une fin digne de ce nom au récit de Chaland. Cœurs d'acier - le nom que prend l'album - comprendra en effet deux tomes. Le premier, reprenant les strips originaux, et un second qui raconte la fin sans pour autant se mettre dans l'illégalité.   

Le deuxième tome contient en fait des textes de Yann Lepennetier [1], illustrés par Chaland. Les noms de Spirou et Fantasio ne sont jamais mentionnés (et remplacés par des sobriquets, tel que "rouquin"). Et quand ceux-ci apparaissent sous une forme dessinée, ils portent... des cagoules !
Cela pourrait tourner au pastiche ou à la farce si, d'une part, l'on ne sentait pas derrière tout cela une blessure sincère de l'artiste et, surtout d'autre part, si le récit ne prenait pas un virage sombre voire dramatique. 
Spirou va ainsi devoir faire le deuil de Spip, tué par des sauvages, un trafiquant de drogue finit par errer sans fin en quête d'une rédemption qu'il ne trouvera probablement jamais, le fameux majordome cité plus haut n'est pas retrouvé en très bon état et l'on verra même un robot, ivre de tristesse, se mettre à péter les plombs. 
Inattendu non ?  

Alors que la première partie sera plus tard - en 2003 - rééditée dans un Hors Série Dupuis, intitulé Fantasio et le Fantôme et contenant d'autres récits, la seconde partie reste plus confidentielle malgré une réédition, en 2008, toujours chez Champaka. C'est d'ailleurs toujours trouvable d'occasion, à des prix étonnamment raisonnables. 
Une vraie pépite méconnue.


Tintin et l'Alph-Art


1983. Le monde de la bande dessinée est en deuil. Le géant Hergé vient de s'éteindre, laissant Tintin orphelin et des millions de lecteurs le cœur serré. 
Avant de disparaître, l'auteur travaillait sur une vingt-quatrième aventure du célèbre reporter (Tintin et l'Alph-Art) et, pendant un temps, il est envisagé que Bob de Moor, son assistant et bras droit, la termine. L'homme est légitime car, ayant longtemps travaillé dans l'ombre du maître, il connaît tous les rouages de son œuvre. L'on pourrait aussi se dire que ce serait un juste "relai", car contrairement à Edgar P. Jacobs qu'il remplace, il n'a jamais exigé d'être cité ou d'être reconnu comme co-auteur des albums de Tintin (ce qu'il est pourtant de fait).

Malheureusement, après quelques hésitations, Fanny Hergé (aujourd'hui Fanny Rodwell), décide de laisser l'ébauche en l'état, suivant ainsi les dernières volontés de son mari qui n'a pas souhaité que Tintin lui survive. Difficile de porter un jugement sur une décision qui relève de la stricte intimité de l'auteur mais les conséquences sont, elles, importantes.
Lorsqu'en 1986 l'album (l'ébauche d'album) sort, il est difficile d'y voir une vingt-quatrième aventure : quelques planches crayonnées, des annotations, bref, des documents de travail qui n'ont pas grand-chose à voir avec une BD et qui n'auraient pas dû être publiés. Ou pas sous cette forme en tout cas.

La nature ayant horreur du vide et la frustration étant un moteur efficace, plusieurs versions pirates voient le jour, dont une en 1991 qui, malgré ses défauts évidents, va devenir plus célèbre que l'ersatz officiel. 
Au départ, le jeune Yves Rodier tire une soixantaine d'exemplaires de son Alph-Art, essentiellement pour des proches. Il ne semble pas mal intentionné puisqu'il montre même sa BD à Bob de Moor qui lui réserve un accueil favorable et parle de relancer le projet de version officielle et, cette fois, aboutie. Mais l'opinion de Fanny Hergé n'ayant pas changé, L'Alph-Art de Rodier reste une BD pirate [2].

Celle-ci va rapidement échapper à son créateur et se vendre sous le manteau à prix d'or chez les tintinophiles acharnés. Difficile de comprendre un tel engouement car, de l'aveu même de Rodier, la BD possède des défauts majeurs. Si l'on peut encore excuser un trait parfois approximatif, il est difficile de se satisfaire d'un scénario trop plat et malhabile pour passer pour du Hergé. Même le texte contient de nombreuses coquilles.
Mais bon, contrairement à l'Alph-Art officiel, c'est une vraie BD, qui a le mérite d'avoir une fin, et bien des lecteurs optent pour cette version. Paradoxalement, Rodier se retrouve donc plus ou moins piraté à son tour.

Au début des années 2000, Rodier tente de reprendre le contrôle et de mettre fin aux spéculations en autorisant des sites internet à publier sa version. La Fondation Hergé intervient alors logiquement et les sites sont obligés de retirer les planches, mais évidemment, ce qui est publié une fois sur le net... à de fortes chances d'y demeurer à jamais. 
Même si cela ne met pas vraiment fin à la spéculation (les albums papier continuant à se vendre sous le manteau à des prix élevés), cette diffusion massive va largement amoindrir l'aura quasi mystique dont était entouré l'album pirate (qui existe en de nombreuses versions, "officielles", donc par Rodier lui-même, ou officieuses).
Il ne faudrait toutefois pas juger trop durement Rodier, un véritable artiste, qui a agi à l'époque par passion et avec l'innocence de la jeunesse. 


Droit de l'auteur, passion du fan...


Que faut-il privilégier ?  La loi ? Eh bien, mieux vaut la respecter en effet, car elle est loin d'être inique (comme nous l'avons vu dans cet article) et a pour vocation non seulement de protéger les auteurs mais aussi de permettre à la création de perdurer.
Faut-il pour autant condamner tous les "pirates" qui s'approprient pour un temps l'objet de leur passion ? Difficile à dire, même si l'on avait tenté d'apporter un début d'analyse dans cette chronique sur les œuvres remaniées et les fans déçus. L'amour et le talent n'excusent pas tous les comportements.

Il doit s'en passer des choses essentielles dans nos pages pour que l'on soit ainsi prêt à braver les tribunaux pour continuer un travail inachevé ou à dépenser des sommes conséquentes pour assister à la fin d'un récit...
Le livre - roman ou BD - a ceci de particulier qu'il peut se juger sur un plan technique mais appartient aussi au domaine, turbulent, des émotions. Pour beaucoup, Tintin ou Spirou ne sont pas seulement des personnages, ils représentent une partie de notre enfance, de nos moments de rêve, de cette lecture essentielle synonyme de plaisir et de découverte. Que certains de leurs livres connaissent des aventures aussi rocambolesques que celles qu'ils peuvent vivre eux-mêmes n'a finalement rien d'étonnant. Parce que, en mettant évidemment de côté les vils profiteurs, les auteurs agissent toujours par amour. Quant à Chaland ou Rodier, ils n'ont rien de pirates. Ils font simplement partie de ces auteurs qui détestent qu'une histoire ne se termine pas par un point final.
Car si la loi a ses bons côtés, le code tacite entre auteur et lecteur a aussi les siens. Ce qui a un début se doit d'avoir une fin. Et même si Dupuis ou Moulinsart ont pu avoir leurs arguments, il serait étonnant qu'ils l'emportent face à Aristote ou même ce petit gamin, que nous fûment tous, et qui tournait des pages, le cœur battant et le sourire aux lèvres.

Parfois, ce n'est ni une question de droit ni une question de fric. Cela relève de l'œuvre passionnelle, commise avec le plus sincère des sentiments. Et comme les crimes du même nom, elle se doit d'être regardée avec indulgence. D'autant que les crimes d'encre ont finalement ceci d'excusable qu'ils ne tuent pas. Bien souvent, ils prolongent au contraire une vie de papier arrêtée trop tôt...



[1] Connu aussi sous les simples pseudos de Yann ou Balac, il collabore également au Journal de Spirou dans lequel il publie, avec Conrad, Les Innommables, une série mature et cynique qui lui vaudra quelques problèmes avec la censure interne du journal. Il est également connu pour sa série parodique Bob Marone, qui fait des héros de Henri Vernes un couple d'homosexuels (ce qui lui vaudra une réaction outrée de Dupuis et, un temps, de nouveaux problèmes de publication).
[2] C'est en réalité loin d'être la seule sur laquelle Rodier planchera. Il s'intéressera à d'autres projets abandonnés par Hergé, comme le Thermozéro, sur un scénario de Greg, ou Un jour dans un aéroport, sur une vague idée évoquée par le papa de Tintin dans une interview. Echaudé par la réaction de Fanny Hergé, il ne donnera suite à aucune de ces ébauches. Certaines planches sont néanmoins visibles ici.