13 novembre 2014

Magic Pen : très peu de magie et beaucoup de peine

J'aurais tellement aimé que Magic Pen soit un chef-d'œuvre... déjà parce que j'aurais passé un bon moment en le lisant, et puis il ne faut pas croire, écrire une chronique qui descend le travail (enfin... appelons ça comme ça par convention) d'un auteur, ce n'est jamais agréable. 

Comment je me suis retrouvé avec 25 euros en moins et ce truc sous le bras ? Eh bien, il s'agit d'un concours de circonstances. Je suis tombé dans le piège tendu par la quatrième de couverture (sur laquelle Thompson et McCloud vantent les mérites de Magic Pen) et j'ai joué de malchance en feuilletant l'ouvrage.

Je vais vous raconter ça en détail, vous verrez que c'est la partie la plus intéressante de Magic Pen : comment on en vient à l'acheter.
Pour ma part, dès que quelqu'un pose un attrape-nigaud quelque part, j'aime bien répondre présent. 
- Bonjour, je suis un nigaud, que me conseillez-vous aujourd'hui ?
- Magic Pen !
- Ah ? C'est bien ? 
- Ben oui c'est bien, c'est Scott McCloud et Craig Thompson qui le disent. Heu... ça fera 25 euros s'il vous plait.
- Ah oui, quand même...
- Ben oui mais c'est épais. Et Intelligent.
Et là, je me dis "attends, on ne va pas me la faire à l'envers, je vais feuilleter histoire de voir si ça a l'air bien foutu". Je feuillette donc, je m'arrête au hasard et je lis un passage où une nana s'interroge sur la responsabilité morale que l'on peut ou non éprouver devant un fantasme. Et je me dis "tiens, oui, c'est pas con comme question".
Voilà comment j'ai perdu mes 25 euros. A cause de McCloud, Thompson et du hasard qui m'a fait tomber sur la mauvaise page.

Parce qu'en réalité, de questionnement philosophique intéressant, brillamment mis en scène, il n'est point question dans cet ouvrage de Dylan Horrocks. Mais voyons déjà au moins en gros comment tout cela démarre.
Sam Zabel (ça sent tellement l'autofiction nombriliste que l'on se demande pourquoi l'auteur ne se met pas lui-même en scène) est un auteur de comics (comme Horrocks) qui a connu un succès d'estime avec Pickel, un comic underground (comme Horrocks), et se morfond parce qu'il est maintenant obligé de bosser sur des séries mainstream (comme Horrocks, à la différence que Zabel scénarise Lady Night alors que Horrocks, lui, a travaillé sur Batgirl). 
Eh oui, c'est dur la vie, être obligé de bosser sur des séries qui se vendent... salauds d'éditeurs ! On comprend la déprime de l'ââârtiste.

Alors, une fois qu'il a terminé de pleurnicher sur son blocage [1], on se dit qu'il va commencer à les balancer ses trucs intelligents, il va nous en mettre plein la vue, nous surprendre, nous faire tomber les poils du cul de surprise... sauf que non.
En réalité, en plus d'une histoire ennuyeuse au possible, à base de voyage dans les univers de certaines BD, Horrocks va se contenter de survoler des sujets (la fameuse interrogation morale sur le fantasme, dont il ne fera rien, ce qui n'est pas beaucoup) ou d'enfoncer des portes ouvertes (le traitement des personnages féminins dans les comics). Il manie d'ailleurs le vide avec une jubilation évidente, en balançant ses banalités connues de tous comme s'il venait de découvrir la Théorie des Cordes. 

Niveau dessin... c'est très simpliste. Et cela pourrait tout à fait passer si justement le propos était à la hauteur, mais là, vu le néant dudit propos, bah... c'est un peu comme un sandwich à rien, si en plus le pain est rassis, est-ce que ça vaut bien le coût de se mettre ça dans l'estomac ?
Ce n'est pas moche, encore une fois c'est un style, pourquoi pas, mais c'est tellement snobinard dans la forme ("il ne faut surtout pas que des abrutis achètent ma BD à cause des dessins !!") que ça en devient triste. On n'est pas encore au niveau d'un Spiegelman [2], m'enfin, on sent que l'on n'est pas passé loin du noir et blanc, histoire de faire encore plus "intelligent". 

Pour être honnête, tout n'est pas à jeter, il y a bien quelques scènes qui font penser que, en travaillant beaucoup, l'auteur aurait pu aboutir à quelque chose de réellement passionnant, ou en tout cas quelque chose de moins amateur. Malheureusement, je ne sais quel éditeur s'est dit, chez Fantagraphics Books, qu'il avait devant lui une merveille. Et les mecs chez Casterman (qui pourtant nous sortent parfois de véritables pépites, comme Asterios Polyp) ont dû tomber dans le même attrape-nigaud que moi. 
Bien sûr, être adoubé par les auteurs d'œuvres aussi intelligentes et/ou émouvantes que Blankets et Understanding Comics, cela permet forcément d'impressionner un peu. Malheureusement, parvenir à être vendu sur une fausse promesse, avec des pages qui ne sont pas à la hauteur, est probablement ce qui peut arriver de pire à un auteur. Car si l'on peut facilement pardonner une maladresse lorsque l'on est attiré par une présentation honnête et mesurée, il est plus difficile d'oublier les combines de marchands de tapis et la prétention infondée. Ceux que la thématique intéressaient pourront se tourner, avec plus de bonheur, vers The Unwritten par exemple, bien plus soigné et bien mieux pensé.

Cela ne mérite pas d'être lu mais, surtout, ça n'aurait même pas dû être publié.

- réflexion inexistante
- accumulation de banalités 
- thèmes intéressants uniquement évoqués et vite gâchés
- aspect graphique peu engageant





[1] Voilà bien un syndrome complètement inventé que celui de la "page blanche", censée terroriser les pauvres auteurs en panne d'inspiration. Les mêmes idées reçues semblent avoir cours en Nouvelle-Zélande qu'en France, où le public pense qu'un auteur est forcément relié (on ne sait pas trop comment, ça doit être une sorte de tuyau placé plus ou moins au niveau de la tronche) à une sorte d'entité divine ou de principe supérieur lui délivrant des histoires "clés en main" dès le réveil.
En réalité, l'inspiration c'est aussi du travail. C'est sûr, c'est moins sexy, mais ça permet d'éviter les "pannes". 
[2] Je répète souvent que Maus est la BD préférée de ceux qui n'aiment pas la BD, tout simplement parce que c'est certes une belle histoire, mais pas une bonne BD. L'on pouvait faire aussi bien (et même mieux) en nouvelles ou en roman, du coup, pourquoi nous imposer ces immondes gribouillis si cela n'apporte rien au récit ? Je précise que je ne parle en aucun cas d'inclination esthétique, ce qui n'aurait aucun sens (cf. cette chronique sur le sujet).