25 novembre 2014

Expo BD annulée : "des planches immorales et vulgaires"

Que des responsables politiques décident de juger de la moralité d'une œuvre artistique, déjà, ça part mal. Mais qu'une exposition autour d'une BD dénonçant le harcèlement soit annulée, et ce dans le cadre de la "Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes", ça en devient kafkaïen. 

En cause, la bande dessinée Les Crocodiles, de Thomas Mathieu. L'auteur a souhaité baser cet ouvrage sur la thématique du harcèlement de rue, subi par de nombreuses femmes au quotidien. Il a pour cela recueilli des témoignages et les a retranscrits sous une forme dessinée, sans pour autant les aseptiser.
Bien qu'il y ait de l'humour parfois dans certaines scènes, voire même un certain optimisme quant à la nature humaine, la plupart des récits sont éprouvants - et donc souvent "vulgaires" - parce qu'ils retranscrivent une situation violente et des propos réellement tenus.

Les élus toulousains, avec un manque de clairvoyance assez navrant, s'empressent donc de dissimuler ces témoignages sous prétexte qu'ils pourraient "choquer", sans se rendre compte que ce sont les faits qui sont choquants, certainement pas la manière de les relater, d'autant que le style adopté par l'auteur permet justement de conserver un certain recul (les crocodiles sont évidemment symboliques et permettent aux dessins de ne pas verser dans la complaisance ou le racolage).

L'auteur évoque également la honte, la peur, la gêne que peuvent ressentir les victimes de certains faits graves ou anodins en apparence mais qui, répétés, peuvent sérieusement impacter celle qui les vit.
Mieux encore, l'auteur, dans un souci didactique, propose même quelques conseils concernant le comportement à adopter en cas de problème.
Il semble donc qu'en aucun cas Les Crocodiles ne soit une BD "immorale", au contraire, à moins de penser que la moralité aille se nicher du côté des types violents (dans leurs actes ou leurs propos). 

Il existe une grande différence entre le fait de dénoncer des faits immoraux et faire preuve soi-même d'un manque de morale en s'en servant à des fins discutables. Ici l'artiste prend le parti du plus faible, de celles dont la tranquillité, la dignité et même la vie sont malmenées par des crocodiles à l'appétit féroce et à la compassion inexistante.

Alors, oui, c'est glauque, parfois difficile à voir ou imaginer, mais le papier qui ici dénonce a l'immense avantage, lui, de ne pas blesser. Il soutient au contraire, amène à s'interroger, à rompre l'isolement de certaines, et défend l'idée qu'un mauvais comportement n'est jamais une fatalité, encore moins quelque chose qui doit nous amener à détourner les yeux.

Mais la bonne ville de Toulouse n'a peut-être aucun problème de harcèlement... en tout cas, mesdames, "rassurez-vous", si vous croisez un crocodile dans ses rues, il ne sera pas en papier. 


Source : Le Lombard