26 janvier 2015

Hokusai, le manga

Les différentes éditions
Profitant de l’immense exposition qui se tenait à Paris du 1er octobre 2014 au 18 janvier 2015, les éditions Kana ont ressorti pour la troisième fois cet excellent manga biographique écrit et dessiné par Shōtarō IshiNoMori.

Shōtarō IshiNoMori, disparu en 1998, a acquis une grande notoriété en tant que mangaka grâce à la diversité des sujets qu’il a abordés au cours de sa carrière : des récits historiques (Kuzuryû, Sabu et Ichi ou Miyamoto Musashi ) ou de science-fiction (Le Voyage de Ryu, Cyborg 009). Il a contribué au développement des séries télé de type tokusatsu [1], dont l’une des plus connues est Kamen Rider [2]
Sa manière de dessiner évolue énormément, passant de personnages très souples et ronds à la manière d’Osamu Tezuka, dont il a été un élève, à un graphisme plus mature. Mangaka prolifique, il lègue un patrimoine de près de 120 000 planches abattues à l'aide d'un trait efficace et la collaboration d'une batterie d'assistants, dont Go Nagai [3] et Keiko Takemiya [4].
Shōtarō IshiNoMori n’est pas un inconnu en France. C’est par le biais des adaptations en anime de Cyborg 009 qu’il apparait dès les années 60 au cinéma. Côté papier, le magazine le Cri qui tue, quelques années après, propose Sabu et Ichi, suivis par les éditions Albin Michel avec Les secrets de l'économie japonaise. Plus tard, divers éditeurs de manga, dont Glénat, Kana, Isan manga, sortiront quelques œuvres de qualité de ce conteur.

Hokusai est un pavé dépassant les 580 pages, dans lequel l'auteur brosse le portrait d'une des grandes
figures de l'art japonais, Katsushika Hokusai. Il met l’accent sur sa force créatrice, sa philosophie et ces frasques sexuelles. Ce one-shot, paru au Japon en 1978, ne respecte pas scrupuleusement la vie de cet homme telle qu’on la connait - très complexe - mais interprète certains faits plus obscurs sans soucis d’une chronologie linéaire [5]. Les différents chapitres se concentrent chacun sur un aspect de son caractère qui, les uns les autres, s’emboitent à la façon d’un puzzle. L'existence n’est pas une simple ligne droite. IshiNoMori nous le prouve grâce à des allers-retours temporels qui permettent de comprendre comment les divers événements s’imbriquent.
Amateur de femmes, ambitieux, orgueilleux, jamais satisfait, toujours en quête de son style, Hokusai parcourt le Japon. Malgré la pauvreté dans laquelle il vit, il ne cesse de produire des œuvres et d’interroger de son pinceau ce qu’il couche sur le papier. Homme aux multiples noms, aux multiples vies, il meurt très âgé pour l’époque (90 ans alors que la moyenne se situe à 50 ans). Il laisse derrière lui près de 30 000 travaux dont les célèbres : La grande vague de Kanagawa (issue des Trente-six vues du mont Fuji), Le rêve de la femme du pêcheur (l’estampe représentant une femme et un poulpe), les 12 volumes des Hokusai Manga, ou encore les Cent histoires de fantômes.

À 90 ans, couché et souffreteux, Hokusai soupire. Il sent l’arrivée imminente de sa mort. Sa vie se déroule devant ses yeux. De saut en saut, en divers lieux, à des époques définies, des associations d'idées, se dresse le bilan d’un parcours incroyable : âgé de 42 ans, observant le ciel étoilé, il décide de changer encore une fois de nom pour renaitre ; ce sera désormais Hokusai. Il s’efforce de trouver une manière de créer plus personnelle, intime, loin des copies des maîtres dont il prenait la relève. Pour cela, il étudie un maximum de disciplines (la peinture chinoise, la gravure sur cuivre, etc.). L’ouverture vers l’Occident lui apporte les peintures à l’huile et l’aquarelle. Afin de faire oublier un passé encombrant, il réalise des performances devant la foule et le shogun, durant lesquelles il trace sur des feuilles géantes des portraits terrifiants, mais aussi de délicats oiseaux sur des grains de riz. Il ne cherche pas, à ce moment, à montrer son style, mais plutôt à se faire un nom qui puisse reléguer les précédents au rang de souvenirs lointains. Il vivra quelque temps de son art, plaisant à son public… jusqu’à la remarque qui pique son orgueil à vif : à force de séduction, il est devenu sa propre caricature. Il repart sur les routes…

Fin observateur de son époque, le Vieux Fou de Dessin (l’un de ses nombreux patronymes) explique à ses disciples la manière de regarder. Il recherche l’âme des personnages croqués à travers ce qui l’entoure, il essaye de voir ce qui se meut doucement, il veut aller au-delà de ce qu’il a devant les yeux. La patience est l’une des vertus de son travail, la perpétuelle remise en question, une autre. Il collaborera avec un écrivain, couchera avec de multiples femmes et aura plusieurs enfants. Il vivra avec une de ses filles dans une misérable baraque, loin de tout. Sur son lit de mort, après avoir redécouvert son parcours, il comprend. Il sent venir la quintessence de son style, mais la faucheuse est plus rapide que lui. Sa main s’affaisse avant d’avoir pu poser le moindre trait.

Cette œuvre de IshiNoMori a été réalisée dans les années 80 soit près de 30 ans après ses débuts. L’auteur nous plonge dans la vie de Hokusai grâce à une mise en scène et une narration efficace. La légèreté et l’humour rendent le personnage sympathique. Le dessin n’est pas en reste, il joue sur des ruptures de ton (sérieux, caricatural), tout en gardant une grande cohérence. Le graphisme évolue vers quelque chose de plus synthétique et de plus lâchée dans les derniers chapitres. Les reproductions de quelques estampes signées d’IshiNoMori jalonnent le récit. Il incorpore la patte d'Hokusai pour que la continuité narrative ne soit pas disloquée. Malgré cette réinterprétation, nous reconnaissons les tics stylistiques principaux d’Hokusai.
Comme dans le manga La vie de Raffaello Santi dit Raphaël de Machiko Satonaka, le propos est d’une portée universelle : l’importance de la copie des maîtres, pour comprendre leur manière de voir, leurs techniques. Son indépendance artistique en recherchant sa propre voie, la nécessité d’évoluer, la mort par la stagnation. Mais aussi jusqu’où faut-il se plier pour ne pas vivre dans la pauvreté ; quelle est la part du commercial et de l’artistique dans le travail de création ? Et quid des collaborations : le dessin doit il servir le texte ou inversement ?
Tout cela s’applique à bien des domaines, la bande dessinée incluse. Shōtarō IshiNoMori semble même nous parler de son métier, une perpétuelle quête au-delà de tout, fixée à sa table à dessin, un voyage imaginaire dans les limbes de son esprit pour en extirper des récits, des personnages qui sonnent juste.

Didactique et distrayant, d’une grande qualité narrative, Hokusai est un manga qui se permet des libertés avec son existence connue pour mieux nous amener à rentrer dans l’exigence de ce peintre bien plus efficacement que n'importe quel écrit académique.


+ Un biographie originale sur un homme original
+ One-shot
+ Mise en page et narration de qualité
- L’adaptation graphique aurait pu être poussée plus loin

[1] Séries télévisées nippones où un voire plusieurs personnages tentent de sauver notre planète contre diverses menaces. Les héros sont vêtus au choix, de combinaisons de couleurs unies (genre Bioman), avec des armures, se métamorphosent, … Ces séries sont bourrées d’effets spéciaux .
[2] Tous les mangas cités sont traduits en français.
[3] Auteur de Devil Man, Great Maginzer
[4] Auteur de To Terra, Kaze to ki no Uta
[5] Comme il l’indique lui-même dans la postface du manga, il a créé pour cela une sorte de personnage imaginaire "avec lequel il essaye plus ou moins de respecter les étapes de la vie de Hokusai", mais il préfère  "mettre l'accent sur les zones d'ombres qui la composent".