10 janvier 2015

Marvel Knights - Hulk : Transformé

Donc, voilà une nouvelle série intégrée à l'aventure Marvel Knights. Cette dernière en est à sa seconde génération (si j'ai bien suivi), impulsée par le nouvel homme fort de Marvel, Alex Alonso, qui souhaitait de nouvelles têtes aux commandes de certaines séries liées aux piliers même de la Maison des Idées : après Spider-Man et les X-Men, une nouvelle équipe créative issue du sérail "indépendant" est chargée de s'approprier le destin du Titan vert. 
Evidemment, pour rassurer les fans (dont je suis depuis la première heure), ces épisodes sont censés sortir de la sacro-sainte continuité, sans doute afin de permettre aux auteurs d'avoir davantage de marge. Respecter quelques impératifs, mais se lâcher sur le reste. Après tout, c'est ce qu'on attend d'une bonne adaptation : modifier, enrichir, faire évoluer mais sans trahir. Parfois, les limites sont assez floues, surtout lorsque les héros nous sont particulièrement chers (et on préférerait presque des épisodes sans aucune originalité à condition qu'on ne touche pas au statut de notre idole).


Et Hulk, pour moi, est un sujet difficile. Car je l'aime cette grosse brute, tout comme j'aime ce tordu génial qu'est Banner. J'aime le mariage impossible d'une puissance presque absolue et d'un cerveau aussi brillant que torturé, perclus de remords, de scrupules et de doutes. 
Pourtant, tout ou presque a été tenté sur Hulk. Et je dois sans honte avouer que j'ai apprécié la plupart des tentatives éditoriales, du Hulk gravure de mode travaillant pour le Panthéon (une saga écrite par Peter David, l'inégalable, et dessinée par le formidable Dale Keown) au Hulk cannibale et monstrueux des Ultimates. On lui en a fait bavé, au pauvre, et il en a vu de toutes les couleurs (du Hulk gris de McFarlane qui se fait écharper par Wolverine au bon vieux Vert qui se fait ridiculiser par le Rouge - au fait, quand il sera bleu, on l'appellera "Blulk" ?). Ce qui compte, c'est qu'à chaque fois, il finit par avoir le dessus. C'est un des invariants qu'on attend, impatiemment : Hulk, c'est un peu notre Rocky, on lui propose des monuments à affronter, il se prend des roustes pas possibles, touche le fond, discute le bout de gras avec son alter-ego puis revient sur le ring et défonce tout. Il a vaincu des dieux, des extraterrestres omnipotents, et même des dieux extraterrestres. Il est le plus fort. 
Quand Loki fait des recherches pour tenter de vaincre une énième fois Thor, il écarte spontanément Hulk (le "Béhémoth terrien") et lui préfère un Silver Surfer plus malléable (ne cherchez pas dans les productions récentes, je cite de mémoire une vieille aventure dessinée par le grand John Buscema). Et si les événements de World War Hulk n'ont pas abouti à une conclusion satisfaisante (comme la plupart des grands events Marvel), ils ont pu à nouveau ancrer dans la tête du public l'incommensurable puissance du personnage, auquel des scénaristes récents et malins ont su ajouter les talents de Banner.

Alors que nous propose Joe Keatinge avec ce titre "Marvel Knights", disponible en France en librairie dans un album cartonné élégant comprenant les quatre épisodes de la mini-série, un carnet de croquis préparatoires et quelques couvertures ? Un récit intéressant dans sa démarche, étonnant dans ses choix (Banner, amnésique, est un personnage secondaire, c'est Hulk qui est au centre des préoccupations d'une certaine Nikoletta, une scientifique qu'on ne verra pas chanter mais qui va l'utiliser comme arme pour se venger de l'AIM dont elle vient d'être évincée) et décevant dans son traitement.



Tout commence à Paris, lorsqu'une jeune femme recueille un Américain qui a perdu la mémoire et qui semble avoir passé un sale quart d'heure. Ce dernier va lui attirer des ennuis et provoquer la mort de son oncle par le biais d'étranges individus qui le pourchassent : certains sont des soldats à la solde de la dite Nikoletta mais d'autres sont des agents du SHIELD. Cette opération se solde par un drame explosif en plein Louvre et les morts se comptent par dizaines (fassent nos nouveaux anges que ce ne soit pas prémonitoire...). Bruce Banner, absolument dévasté par ce désastre, ne parvient toujours pas à savoir ce qu'on lui veut. C'est pourtant simple : Nikoletta désire ce qui se terre en lui, la force brute et inarrêtable qu'on nomme Hulk. Elle a travaillé sur un projet visant à recréer des "hulks", projet inabouti car instable. Désormais, elle détient celui qui est la clef et la porte vers le pouvoir absolu : mais lorsqu'elle l'aura libéré, parviendra-t-elle à le maîtriser (ce qu'aucun membre de l'AIM n'a réussi à faire, on nous le répète à l'envi) ?



Le Hulk qu'on nous dévoile ici est une vision différente du Titan que nous connaissons : un géant fou de rage que rien ne semble capable de stopper, que ce soit une armée entière d'agents terroristes ou une bombe gamma. Le déchaînement de force brute est assez bien rendu par Piotr Kowalski, un artiste d'ordinaire spécialisé dans les BD vampiriques : il est sur certaines planches plutôt bien aidé par le coloriste Nick Filardi. En revanche, il s'avère assez chiche sur les visages, dépeints très sommairement (les expressions deviennent de vraies grimaces) et les scènes d'action se montrent extrêmement confuses, voire brouillonnes. Le plus gênant est que Hulk n'apparaît finalement que comme une pièce sur un jeu d'échecs géant, l'acte de vengeance de Nikoletta étant dépeint comme une péripétie au sein d'une guerre occulte où l'on voit émerger quelques figures plus ou moins connues qui auraient des visées plus globales (un peu comme si les Illuminati avaient leur face cachée). Cela ouvre des perspectives, certes, mais le récit en lui-même n'étant pas conçu dans la continuité, on n'en voit donc pas du tout l'intérêt. Le tout n'apporte rien au mythe de Hulk, et la morale est assez minable (on ne joue pas impunément avec la science, bon sang !). 
Le couple Banner/Hulk a été beaucoup mieux utilisé dans des arcs récents, même si j'ai encore en travers de la gorge la série dans laquelle les deux étaient séparés suite à une requête auprès de Fatalis. Il est possible que cela attire les personnes qui ne connaissent Hulk qu'à travers les derniers films Marvel, mais elles risquent de ne trouver aucun élément de passion ou de fascination dans cette histoire peu engageante et avec des personnages aussi caricaturaux.

+ Aaaah, Hulk !
+ Aaaah, Paris !
+ album élégant
- hors continuité
- Banner et Hulk sous-employés
- dessins peu intelligibles
- intrigue risible, morale ridicule