01 juin 2009

De l’honnêteté dans les chroniques ?

Juger est un acte violent. Certains peuvent se limiter à « donner leur avis » mais, au final, c’est bien d’un jugement qu’il s’agit. En quoi peut-il être honnête ? Petite introspection sur quelques années de chroniques revendiquées comme sévères mais justes.

Bizarrement, l’une de mes chroniques, sur une parution française mineure, a suscité des réactions parfois assez étranges sur le Net. D’aucun ont vu de la haine voire de la jalousie dans mes propos. Je les invite à relire l’article en question, il me semble qu’il est difficile au contraire d’être plus mesuré et pédagogique. Attention, je parle bien de l’article, pas des commentaires où je retrouve mon impulsivité naturelle et ma tendance bien connue à ne pas prendre de gants avec les internautes. Encore moins lorsqu’ils sont en mission commandée.
Ceci dit, même les réactions les plus infantiles peuvent avoir parfois de saines conséquences. Je me propose donc aujourd’hui de dévoiler un peu ma façon de fonctionner lorsque je chronique une oeuvre et, surtout, mes critères de jugement.
Une précision cependant : si je devais être jaloux, je le serais d’un Bendis ou d’un Quesada, autrement dit d’un scénariste ou d’un responsable éditorial au talent certain et à la capacité de travail indéniable. ;o)

Peut-on juger objectivement un travail artistique ?
Dans le domaine qui nous intéresse, je vais dire oui, au moins dans une certaine mesure. Mais définissons déjà la subjectivité. C’est, pour moi et pour beaucoup, ce qui relève du goût, des préférences, des centres d’intérêt, de l’inconscient même. Ce qui fait que vous aimez le bleu et pas le rouge ou la soupe à la tomate plutôt que les radis. Cela n’a pas grand intérêt car, évidemment, l’on trouve autant de subjectivités que de lecteurs différents.
Reste alors ce que l’on peut juger objectivement. Instinctivement, les gens ont tendance à penser que tout est une histoire de goût, ce qui est évidemment faux. Prenons l’exemple d’aujourd’hui avec Howard Chaykin. Lorsqu’un dessinateur illustre une histoire réaliste, il est censé maîtriser un certain nombre de techniques. Il existe une manière simple par exemple de bien respecter les proportions d’un visage. Cela s’apprend et c’est un impératif dicté par les seules lois de la nature. De même, lorsque les proportions ou l’anatomie d'un corps ne sont pas respectées dans un cadre réaliste, il ne s’agit pas d’un parti pris de l’artiste mais d’une maladresse qui peut facilement être identifiée comme telle.
A l’inverse, des artistes tels que Ben Templesmith n’ont pas ma préférence mais je suis conscient de leur démarche construite et de leur grande habileté. Dans Fell par exemple, le dessinateur a un rôle primordial qui donne tout son cachet à la série. De par l’effet de style, les personnages deviennent monstrueux et inquiétants ou au contraire livides et effacés. C’est une démarche active qui soutient l’histoire et lui donne même l’essentiel de son ambiance finale.
Il y a donc une différence entre ce que l’on trouve beau ou laid et le travail réel des auteurs.

Ecrire et être lu
Dans l’écriture, et même dans la scénarisation, il existe aussi des éléments objectifs qui peuvent être jugés ou, au moins, qui influent sur la perception générale qu’un lecteur peut avoir d’une œuvre.
Si l’idée de départ peut naître de bien des façons, la narration est plus une affaire de technique que d’inspiration. Une histoire se doit, pour fonctionner, de suivre un développement narratif précis, avec une introduction, des rebondissements, une conclusion crédible. Il faut savoir doser les effets, être vraisemblable (donc se documenter et avoir une solide culture générale), tenir le lecteur en haleine, maîtriser le rythme d’émotions bien réelles qu’il faut faire naître chez un total inconnu par le biais d’une fiction. Je fais donc la distinction également entre une histoire que je n’aime pas (pour des raisons propres, je déteste par exemple Zola) et une histoire mal racontée ou pas racontée du tout. Et ce n’est ni une question de format, de support, de longueur ou de genre, c’est une question de connaissance et d’expérience. Le talent vient bien après. C’est ce qui fait que certains se distinguent de tous ceux qui maîtrisent les mêmes bases évidentes.
Il est d’ailleurs assez surprenant de constater que l’écriture est l’un des rares domaines ou tout le monde ou presque pense être légitime. Il ne viendrait à l’idée de personne de se déclarer pilote de Formule 1 ou médecin ou encore ébéniste, mais tout le monde se sent prêt à endosser le rôle d’écrivain. Souvent d’ailleurs sans jamais être passé par le filtre légitime des concours sérieux ou des revues publiant des nouvelles de qualité.
Il y a plusieurs raisons à cela. D’une part une facilité technique apparente grâce aux traitements de texte (sur machine à écrire, les candidats étaient bizarrement moins nombreux), d’autre part et surtout, la multiplication des microstructures éditoriales ou la baisse du coût des œuvres auto-publiées. Chacun fait son pain dans son coin, avec de la mauvaise farine et fort peu de clients pour ces boulangers autoproclamés.

Le droit de juger ?
Personne ne viendra jamais vous emmerder si vous dites du bien de quelque chose. Si demain j’écris un article dithyrambique sur le dernier moteur Peugeot, je doute que cette firme mette en doute mes connaissances en mécanique. Par contre, si vous pointez du doigt des insuffisances ou, pire, d’honteux égarements, c’est quasiment l’inquisition : vous devenez, par la grâce de la mauvaise foi, « jaloux », « haineux » ou bien pire encore (c’est laissé à l’imagination des auteurs plus rigoureux et imaginatifs dans les noms d’oiseaux que dans leur supposé travail).
On ne demande pourtant pas aux inspecteurs du guide Michelin d’être meilleurs que les chefs qu’ils évaluent. Et d’ailleurs, un « simple » lecteur, s’il construit un avis argumenté et cohérent, a tout à fait le droit, selon moi, de donner son avis sur une œuvre.
Il se trouve que, mais c’est presque secondaire, j’ai personnellement un parcours d’auteur qui me permet de voir un peu les deux côtés du miroir. J’ai déjà été, très modestement, publié (et pas auto-publié), j’ai reçu quelques prix, j’ai même eu l’immense joie de voir l’un de mes textes être couvert d’éloges par un auteur confirmé étant lui-même détenteur d’un des prix littéraires français les plus prestigieux. Et après ? Cela ne veut rien dire. Si je mettais cela en avant sur chaque article, cela ne serait pas pour autant un gage d’objectivité ou même de compréhension des œuvres.
J’écris mes articles avec, je l’espère, une honnêteté quant au travail que je juge et un ton particulier qui fait que mes articles sont agréables (ou non d’ailleurs !) à lire. Mais avec plus de 20 000 visiteurs uniques par mois, je pense que certains doivent au moins un peu y trouver leur compte.
Je revendique donc au moins une dose d’objectivité et un droit naturel à m’exprimer sur ce que je lis.

En conclusion
Je n’accepterai jamais de me faire traiter plus bas que terre juste parce que je ne fais pas preuve de connivence avec certains. J’ai beaucoup de défauts, je suis impulsif, rancunier, parfois grossier, à la limite prétentieux, mais jamais la haine ou la jalousie n’ont été pour moi un moteur. D’ailleurs, je trouve absurde que l’on puisse ainsi me prêter (même sur des lieux peu fréquentés) des sentiments aussi grotesques. Je ne peux haïr un type que je ne connais pas, je ne peux pas non plus être jaloux d’un travail inexistant.
Maintenant, histoire que certains puissent se blinder un peu, il serait bon qu’ils sachent que le parcours d’un auteur n’est jamais constitué que de ouate, de pipes et de sourires. Il faut bien souvent faire face à des râpes à fromage, des morsures et des grimaces. Même d’ailleurs lorsque l’on ne le mérite pas ! Et dans la tourmente, certains baissent la tête et continuent à bosser, d’autres par contre tentent de discréditer les gens qui ont eu l’audace de ne pas se conformer à la complaisance ambiante. C’est là toute la différence entre un auteur, même nul, qui peut s’améliorer en prenant conscience de ses insuffisances et un personnage borné englué dans une démarche malsaine qui vise à couvrir, par une hypothétique campagne de dénigrement, les rares avis cohérents sur son travail.
Chacun fait avec sa conscience. Je ne suis peut-être pas suffisamment aimable au goût de certains, ni réellement diplomate, c’est un fait, mais j’ai la prétention de savoir de quoi je parle, l’ambition d’expliquer mes opinions de manière cohérente et le courage de ne pas me laisser emmerder par la lie des incapables.
Messieurs les trous du cul, je vous emmerde (et comme on le dit sur certains sites, les intéressés se reconnaîtront).

J’ai la prétention de ne pas plaire à tout le monde. Plaire à tout le monde, c’est plaire à n’importe qui.
Sacha Guitry

La médisance est fille de l’amour-propre et de l’oisiveté.
Voltaire