14 mai 2009

LSA : un coup de crayon dans l'eau ?

Merluche Comics, une petite structure dédiée à la création de comics français, sort le premier épisode de LSA. Que donnent les super-héros à la sauce gauloise ?

Alors, l'histoire d'abord. Attention, ça va aller vite, il s'agit d'un groupe de super-héros, dont on ne sait rien, qui va affronter un type venu de l'espace, dont on ne sait rien non plus. Ils parviennent à maîtriser le gars qui finalement, sans que l'on sache pourquoi, est enrôlé au sein du groupe par le gouvernement français. Fin.
Bon, heu... commençons par le seul point positif, les dessins de Frédéric Mur. J'aime assez ce style très cartoony, ces personnages aux poses plutôt réussies, cela conviendrait assez, d'ailleurs, à une histoire sombre permettant de jouer sur le contraste avec l'aspect doux du graphisme. Seulement le problème c'est qu'ici, il n'y a pas d'histoire. Elle n'est pas mauvaise, elle est absente. Les personnages n'existent pas (ils ne sont pas du tout creusés et parfaitement interchangeables), les transitions sont très maladroites, la narration dans son ensemble est extrêmement brouillonne, bref, une catastrophe.

Là, je fais une parenthèse pour vous révéler (un peu seulement) les dessous de cet article. Figurez-vous que depuis quelques jours, la sortie de ce LSA a donné lieu à une petite polémique au sein des Illuminati (petit groupe dont je fais partie). Nous sommes plusieurs à avoir reçu ce premier livre publié par Merluche et nos réactions ont été assez divergentes. Pas sur la qualité de l'oeuvre, là on est tous d'accord, mais sur la suite qu'il convenait de donner à notre lecture. Certains ont décidé, par charité, de ne pas parler de LSA plutôt que d'en dire du mal. D'autres ont opté pour une critique qu'ils ont préalablement fait lire à l'éditeur et qu'ils ont publiée accompagnée des précisions du dit éditeur. Personnellement, j'ai décidé de faire comme d'habitude, que ce soit pour les comics que je reçois de Panini ou, comme c'est arrivé une fois, de Glénat. Autrement dit, je lis le livre et je le chronique sans faire valider mes propos par l'éditeur qui n'est pas mon employeur.
Seulement voilà, ça paraît méchant du coup. S'il y avait eu quelques défauts, tout le monde en aurait parlé sans se poser de questions, mais là, si l'on parle sincèrement de cette série, il n'y a que du mal à en dire. Et si ça paraît méchant, c'est entièrement la faute de Merluche Comics. Je vais tenter de m'expliquer en étant le plus pédagogique possible.

Le scénario, on l'a vu, est une catastrophe mais Frédéric Mur n'est pas le seul responsable, loin de là. Thomas Rivière, l'éditeur (qui signe aussi les dialogues d'ailleurs, aussi mauvais que le reste), n'a pas fait l'essentiel du travail éditorial qui est pourtant à la base de ce métier. Car un éditeur doit bosser, très en amont, en collaboration avec le ou les scénaristes et dessinateurs pour aboutir à un résultat correct et publiable.
Je vais prendre une anecdote significative en exemple. Scott Allie, à une époque, travaillait comme assistant d'édition chez Dark Horse. Il fut à cette occasion chargé de s'occuper temporairement du suivi de Hellboy, en attendant qu'un type plus expérimenté le relaie. Mike Mignola bénéficiait déjà d'une bonne réputation et peu de gens remettaient en cause son travail. Jusqu'au jour où Scott demanda à Mignola de redessiner une page qui posait problème. Suite à cela, Mignola appela le patron de Scott Allie et il exigea qu'il devienne l'éditeur en charge de sa série de manière permanente. Pourquoi ? Parce qu'il avait trouvé un type qui faisait son boulot et qui lui permettait d'aller plus loin encore dans son art.
Car c'est cela le travail éditorial, il ne s'agit pas d'être un simple financier ou un imprimeur, il faut avoir une vision artistique, des connaissances littéraires, un sens du détail qui permettent aux artistes de donner le meilleur d'eux-mêmes et de corriger le tir lorsque cela est nécessaire.
Or ici, dans LSA, ce travail essentiel est inexistant. Il y a tout à faire ! En l'état, ce n'est pas une bonne histoire et ce n'est certainement pas quelque chose qui aurait dû aboutir dans le circuit professionnel tant l'amateurisme est présent dans tous les secteurs.

L'on dit parfois qu'il vaut mieux parler en mal de quelque chose que de ne pas en parler du tout. Je ne sais si cela s'avère exact à tous les coups, par contre, il est évident que lorsque l'on est éditeur, scénariste, dessinateur ou artiste d'une façon générale, il faut s'attendre à vivre avec la critique. Et il faut parfois en tirer des leçons, surtout lorsque les critiques sont justes (et elles ne le sont pas toujours).
Je suis assez effaré de voir avec quelle complaisance LSA a été accueillie sur le Net. Vous pourrez voir, à la fin de cet article, un lien vers le site de Thomas Rivière où ce dernier a répertorié des articles vraiment étonnants. Même celui qui est qualifié de "moins tendre" est d'une prudence et d'une timidité peu communes. Pourtant nous n'hésitons pas à encenser les oeuvres qui le méritent, et il est tout aussi respectable, et même vital pour notre crédibilité, de pointer du doigt des manques lorsqu'ils sont aussi évidents.
Un dernier point, Thomas Rivière répond, sur son blog et ailleurs, aux critiques très soft qu'il a essuyées en disant que Fred (le dessinateur) est jeune mais prometteur. Déjà, l'âge n'est pas un argument. Si vous allez au resto, que l'on vous sert de la merde, et que la serveuse vous dit "on n'y peut rien, le cuisinier est jeune, mais on pense qu'il sera au top bientôt", je ne sais pas si vous aurez envie de revenir manger au même endroit. En plus, Rivière a l'air de penser que les critiques visent le dessinateur alors que, justement, c'est lui qui apporte le seul point positif à cette navrante tentative. Lorsque l'on est un éditeur sérieux, on ne publie pas un truc en disant "vous verrez, ça sera mieux après", on attend le "mieux" ou, sinon, on s'arrange pour que le matériel dont on dispose devienne meilleur, ce qui ici n'était pas très dur à faire tant l'on part d'un niveau zéro.

Voilà, donc je précise que j'espère sincèrement que Merluche Comics réussira à l'avenir à produire un travail correct, ce n'est pas le cas pour l'instant, c'est évident.

Pour commander LSA : quelques liens sur le blog de Fed
Pour lire les autres articles sur LSA : quelques liens sur Comics Place

[Edit mars 2010 : Quelques infos sur l'attitude inqualifiable de Rivière suite à cette chronique -->