01 août 2011

Motel Improvement Art Service


Une oeuvre à part aujourd'hui, tant dans le format que le contenu, avec Motel Improvement Art Service.

Bee, une jeune fille de 18 ans, se lance dans la traversée des Etats-Unis à vélo. Elle ne va malheureusement pas bien loin car après une mauvaise blague qui aurait pu tourner au drame, elle manque de se faire écraser et perd son moyen de locomotion. Pour se remettre du choc et faire le point, elle prend une chambre dans un motel où elle fait la connaissance d'un étrange employé qui, en plus de faire le ménage, dérobe les tableaux qu'il trouve dans les chambres afin de les modifier puis de les replacer.
Bee ressent aussitôt une attirance pour l'artiste et va jusqu'à l'accompagner sur son prochain lieu de travail où elle devient également femme de chambre. Elle va alors pénétrer dans l'intimité de son petit ami et de celles de certains clients quelque peu... particuliers.

Encore une oeuvre originale au catalogue d'Akileos, éditeur qui, pour le meilleur (Courtney Crumrin, Strangehaven) ou parfois le pire (Secret Show), s'attache à nous faire régulièrement découvrir des comics et auteurs qui s'écartent des sentiers trop souvent battus.
C'est Jason Little qui signe ici scénario et dessins et nous livre 200 planches publiées dans un format à l'italienne. Nous reviendrons plus tard sur l'aspect graphique qui est d'ailleurs d'un bon niveau. Le récit suscite par contre déjà plus de réserves. Si la première partie est réussie, avec un personnage qui devient très rapidement attachant et dont Little parvient à exposer le caractère grâce à quelques scènes plutôt drôles et bien dialoguées, l'intérêt s'essouffle ensuite nettement. Le point d'orgue (une scène d'amour explicite mais jamais vulgaire, sorte de slalom parfait entre pudeur excessive et crudité gênante) arrive bien trop tôt et l'auteur ne parvient pas à maintenir le niveau, coincé qu'il est entre une histoire sentimentale qui vire à la platitude et une intrigue secondaire - à base de deal de drogue - sans grand intérêt.

L'on referme finalement ce livre avec une déception d'autant plus grande que l'héroïne possède un potentiel que l'on sent loin d'être encore pleinement atteint. 
Revenons cependant sur les dessins. En faisant quelques recherches, je suis tombé sur plusieurs articles qui, à mon grand étonnement, parlaient de "ligne claire" et comparaient même explicitement Bee à... Tintin. Là j'avoue que je ne partage pas du tout cet avis. D'une part, il me semble que Little s'éloigne tout de même radicalement de la définition technique de la ligne claire, notamment en effectuant un véritable travail sur les cases mais aussi en jouant avec les ombres ou la lumière (et même la colorisation). Même les angles de vue et la perspective diffèrent du style évoqué. Enfin, si par ligne claire l'on entend bien les travaux de gens comme Hergé, Jacobs ou Martin, il s'agit plus finalement d'une ambiance générale (induite autant par le scénario et la narration que par le dessin), ce qui ne se retrouve pas du tout ici, Little employant un langage et des problématiques (sexuelles notamment) qui n'ont que peu de points communs avec les préoccupations d'un Alix ou du brave Mortimer.
Ceci dit, et pour élargir le sujet, cela renvoie à une obsession assez étrange qui consiste à toujours vouloir ranger tout et n'importe quoi dans des cases soigneusement étiquetées, que l'on parle du style comme dans le cas présent, ou même du genre (les multiples sous-catégories de la Fantasy frisent par exemple le ridicule).
Ligne claire ou pas, Little possède indéniablement un trait habile et agréable qui donne du charme au banal et permet d'aborder le scabreux avec une certaine bonhomie.

Une histoire pas totalement aboutie, qui n'est pas sans qualités mais aurait mérité un peu plus de fond et un final plus inspiré.


ps : je profite de cet article pour vous signaler un petit questionnaire de Proust (revisité) auquel j'ai répondu avec grand plaisir pour le magazine québécois Urbania.  ;o)