26 juillet 2011

Rorschach : L'Encre des Origines

Petite tentative de retourner aux sources véritables de Rorschach, personnage célèbre de Watchmen, inspiré par un test tout aussi célèbre mais mal connu.

Rorschach, pour les amateurs de comics, c'est d'abord un personnage tragique, probablement le plus emblématique (avec Osterman, alias le Dr Manhattan) de l'oeuvre phare d'Alan Moore et Dave Gibbons. L'anti-héros, enfant maltraité, justicier expéditif et maître de la non compromission, possède un charisme exceptionnel et une identité visuelle tout aussi réussie.
Bien entendu, son pseudo et son masque sont tirés du fameux test de Rorschach, rendu très populaire par le mauvais folklore véhiculé par la télévision et ses simplifications chroniques. Il faut dire que les méandres de la psychanalyse (et de ses différentes écoles) ne sont pas simples non plus à appréhender pour le profane. Or, pour comprendre Rorschach (le nôtre), il convient de comprendre Rorschach (le test). 

C'est le brave Hermann Rorschach, psychiatre suisse, qui développe le fameux test en 1921. Il s'agit d'un test dit "projectif", qui permettrait, en regard des réponses du sujet, de déceler ses principaux traits de personnalité, voire même certaines pathologies. Voilà qui est bien pratique d'une certaine façon : s'il suffit d'analyser les réactions d'un individu face à diverses taches d'encre pour le connaître en profondeur, cela permet d'économiser du temps et, évidemment, de l'argent.
D'une certaine manière, le test va surtout bénéficier, à l'époque moderne, des avancées d'autres méthodes, parfois proches en apparence. L'utilisation de dessins, dans le domaine de la psychanalyse des enfants, tend en effet à valider l'idée qu'un support graphique permet de déduire des éléments essentiels sur la personnalité d'un patient. C'est bien sûr vrai, mais il faut alors replacer l'analyse spécifique des enfants dans un contexte plus vaste : un psychologue va également prendre en compte la manière de jouer qu'à l'enfant, ou sa manière de s'exprimer, même s'il n'est pas en âge de décrire clairement des évènements traumatisants. Surtout, toute réponse, toute réaction, tout geste s'analyse par rapport à un contexte et non dans l'absolu.

L'on en vient à un point important : une analyse, chez l'adulte, est toujours essentiellement une auto-analyse. L'analyste n'est présent que pour permettre le transfert (concept majeur chez Freud) et pointer du doigt les terrains que l'on décrit et dont on évite pourtant inconsciemment les reliefs.
Dans un tel contexte, où la verbalisation, la participation active du sujet et l'échange patient/analyste sont essentiels, l'intérêt du test de Rorschach - surtout s'il est pratiqué en aveugle, un exercice bluffant qui a fait une partie de sa renommée - semble très limité.
Comment alors expliquer son succès passé et, dans une moindre mesure, actuel ?

Ce qui fonctionne bien dans le test de Rorschach, c'est en fait un "truc" simple mais peu connu du grand public : la lecture à froid (ou cold reading). En gros, le principe d'une lecture à froid réside dans le fait de convaincre un inconnu que l'on parvient à avoir accès à sa vie, son passé, ses sentiments, à l'aide d'un quelconque support (boule de cristal, tarot, test de Rorschach, thème astrologique, analyse de l'écriture, etc.).
Une lecture à froid demande un certain sens de l'observation, un peu de chance (un escroc se moque bien de ne réussir qu'une escroquerie sur trois ou quatre) et l'application de quelques techniques simples mais terriblement efficaces. Dans le lot des techniques employées, l'on peut isoler par exemple le "shotgunning", qui consiste en fait à "ratisser large" (les amateurs d'armes à feu auront sans doute compris immédiatement le rapport).
Prenons un exemple concret. Si je vous dis "vous avez souffert d'un terrible manque dans votre jeunesse parce que votre mère s'est suicidée", j'envoie une balle, seule, et bien trop précise. Si, au contraire, j'affirme "vous souffrez à l'heure actuelle, peut-être d'un traumatisme lié à votre enfance ou votre passé récent", je tire à la chevrotine. Tout le monde souffre, à des degrés divers, et la personne ne retiendra de la phrase que la partie qui l'intéresse : "passé récent" ou "enfance". A partir de là et des réactions de la personne, le tir peut être de plus en plus ciblé.
Une autre technique consiste à donner à un même terme une interprétation différente. Par exemple, dans les tarots divinatoires, l'arcane "Sans Nom" (la faucheuse, la Mort quoi), n'est pas synonyme de mort mais de "changement". En gros, si vous clamsez, ben, c'est franchement un changement, mais si vous déménagez, changez de boulot, rompez avec votre petite amie, vous engueulez avec votre meilleur pote, ben... c'est un changement aussi. Mieux encore, cette carte "peut" figurer un nouveau départ, donc un truc ultra positif. Au choix donc.
Le psychologue Bertram Forer est notamment connu pour avoir décrit cet effet (appelé "effet Barnum") en démontrant la puissance, entre autres, du shotgunning et de l'interprétation multiple grâce à des tests de personnalité fictifs auxquels tous les participants se verront attribuer la même réponse sous forme de profil qui, aussi incroyable que cela puisse paraître, obtiendra la note moyenne de 4,26 (5 étant la meilleure note attribuable et signifiant que le portrait correspond tout à fait à l'idée que l'individu se fait de lui-même).

Vous allez me dire (et vous aurez raison), dans un test de Rorschach à l'aveugle, l'on ne peut pas voir la personne et tirer des informations de ses réactions. Mais, l'on a tout de même la transcription de ses réactions aux taches. Sur une ou deux, cela ne signifie peut-être rien, mais sur dix, l'on parvient forcément à tirer des informations du sujet. Son niveau de langage ou ses références permettent notamment de s'en faire, même inconsciemment, souvent une bonne idée. Le "même inconsciemment" a son importance car, en réalité, la lecture à froid peut être pratiquée de manière inconsciente, alors que le sujet "analysant" est persuadé de ses dons et de sa bonne foi et n'a aucune envie d'arnaquer le sujet "analysé". 
Ah ben oui, ce serait trop simple aussi !
La lecture à froid est donc quelque chose que l'on peut pratiquer de manière malveillante, en poursuivant un but personnel, mais, malheureusement presque, c'est aussi quelque chose que l'on peut utiliser sans même s'en apercevoir. D'où l'extrême complexité de la chose. Des adeptes sincères de Rorschach le défendent avec l'énergie du désespoir mais également de la sincérité, ce qui a toujours nuit à la validation psychométrique du test.

Revenons-en maintenant (pour ceux qui n'ont pas décroché) à Rorschach, le personnage.
L'analyse qui en a toujours été faite, basée sur une connaissance superficielle du test, est celle d'un personnage profondément troublé, renvoyant au lecteur sa propre perception du monde, chacun étant seul devant les taches et les éventuels démons qu'elles peuvent faire surgir.
Si l'on accepte de "lire" Kovacs en prenant cette fois en compte les failles du test qu'il représente (tant dans le nom que l'aspect), une lecture plus profonde et cynique encore est possible. Car, alors, Rorschach serait l'incarnation du monde se méprenant sur le monde. Une sorte de totem, à la fois impie et magnifique, représentant les océans de sang et de larmes engendrés par des interprétations et des lectures trop froides pour être vraies. Ce ne serait plus le doigt pointé vers l'analysé mais une mise en cause de l'analyste et de ses tares. En quelque sorte une personnification de la désillusion. Et effectivement, qui plus que Kovacs peut incarner le désenchantement et la douleur liée à la mystification ?

Kovacs, enfant, est d'abord confronté à l'illusion de la sécurité et au mythe de l'amour maternel, un amour censé être naturel mais dont il ne fera jamais l'objet. Après le Keene Act, la loi, censée protéger les plus faibles et s'attaquer aux criminels, semble également se retourner contre lui en lui interdisant de rendre justice et en s'attaquant aux Masques. Par la suite, un autre "masque" (dans le sens "illusion" cette fois) va tomber, lorsque Kovacs découvre qu'Ozymandias est l'instigateur des meurtres et du complot plutôt pervers visant à empêcher la troisième guerre mondiale. Toute sa vie, il est confronté à des symboles (la mère, la loi, les justiciers) qui ne remplissent pas leur rôle et s'avèrent aussi vides, réducteurs et décevants que pourrait l'être le test de Rorschach pour celui qui en découvre les limites. 
Ainsi, plutôt qu'une manière de renvoyer le lecteur à ses propres interrogations, l'utilisation du test de Rorschach permettrait de symboliser les dogmes creux, les institutions faussement présentées comme immuables, la confiance aveugle dans les mots, les techniques, les comportements qui revêtent un vernis de bienveillance et d'efficacité, notamment lorsqu'ils sont issus d'une autorité respectée (l'état) ou d'un être aimé (les parents).   

Est-ce là trop dire ? Dans bien des cas, je serais tenté de répondre par l'affirmative. Mais quand on a affaire à un bougre comme Moore, c'est différent. Ignorait-il, au milieu des années 80, les failles du test de Rorschach dont les plus fervents adeptes, et les déjà détracteurs, remontent aux années 40 et 50 ? Difficile de le croire, surtout lorsque l'on connaît la capacité de travail et le côté presque obsessionnel du bonhomme (il suffit de lire From Hell pour s'en convaincre). Impossible de penser qu'il ait employé une telle symbolique sans se documenter en profondeur sur ce test dans lequel il est raisonnable de supposer qu'il voyait plus qu'une esthétique ou une simple manière de titiller le lecteur. Ce serait au contraire une façon de mettre en scène l'absurdité du monde et son côté factice. Mieux (ou pire) encore, dans cette corruption involontaire de l'analyste, des croyants, de la certitude, peut-être faut-il voir non pas nos erreurs (l'erreur faisant partie de nous et nous masquant souvent confortablement la vue) mais notre condition d'êtres voués à se faire berner. Et pas uniquement par stupidité, ce qui est plus effrayant encore. 

La symbolique de Rorschach est sans doute plus forte que Rorschach Père (Hermann) et Rorschach Fils (Walter Kovacs) ne le laissaient supposer de prime abord. Il ne s'agit pas tant de comprendre un esprit ou de rendre justice mais de dévoiler un leurre. Leurre basé sur rien d'autre qu'une analyse, légère mais en apparence complexe, elle-même basée sur... des taches, du flou, des sensations, uniques et personnelles, et ce fameux effet Barnum censé combler, un moment, notre profonde ignorance et nos angoisses. Angoisses renforcées par ces parents qui n'aiment pas, ces lois qui ne protègent plus, ces meurtres censés préserver la vie ou... ces tests médicaux très sérieux basés sur des trucs de foire.

Rorschach reste un nom qui aura marqué doublement l'histoire et le parcours des curieux. Et dans les deux cas, il aura été question de lecture. L'une un peu illusoire et néanmoins académique, l'autre plus agréable et subtile. Pour qui sait chercher, ce nom aura en tout cas été une précieuse balise.
En attendant la suivante.
Surtout, le personnage continue de fasciner et d'être sujet à controverse, et ce malgré son absence. Sans doute un signe de plus de son immense profondeur.


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