29 mai 2014

Iba, de Pierre Maurel : amours, peines et amie imaginaire

En m’engageant une nouvelle fois dans l’aventure toujours surprenante de Masse critique (j’en profite pour remercier à nouveau Babelio pour m’avoir sélectionné dans cette opération exceptionnelle), je m’attendais comme toujours à être étonné : la présentation d’un ouvrage en quelques paragraphes, même conséquents, ne permet jamais de se faire une idée fidèle du livre qu’on va parcourir.

Ainsi, le peu que je savais d’Iba ne m’avait pas préparé à l’expérience proposée par Pierre Maurel, artiste français complet exilé par la force des choses à Bruxelles afin d’y trouver le cadre nécessaire à l’accomplissement de son œuvre. Maurel n’en est pas à son coup d’essai, Iba représentant son 10e livre (il a déjà été publié par l’Employé du Moi et Gallimard). Celui-ci est paru dans un cadre particulier, qui colle bien à l’atmosphère actuelle du monde éditorial : il s’agit d’une co-édition Arte et Casterman dans le cadre d’un magazine en ligne nommé « Professeur Cyclope ». Iba est donc paru en épisodes dans ce mag, avant d’être publié en librairie dans cet album très agréable dès la première prise en mains, au format proche des éditions reliées comics : couverture élégante et relativement sobre à dominante noir mat, papier de bonne qualité, mise en page aérée. La page de garde vert fluo, surprenante, rappelle la teinte utilisée pour l’un des deux personnages de la couverture mais ne vous y trompez pas : l’intégralité de la bande dessinée est en noir et blanc.

Le style également m’a un peu désarçonné, je ne suis en effet guère habitué au graphisme de la BD européenne contemporaine : on a droit à des traits naïfs dans des décors dépouillés où dominent les aplats de noirs et les hachures, bien que certains détails soient mis en valeur. Le découpage est souvent classique (6 cases par planche) mais ne s’épargne pas quelques variations intéressantes avec des quasi-pleines pages. L’accent est volontairement mis sur les personnages, très expressifs malgré l’économie de traits employés pour les dépeindre : finalement, on peut remarquer que depuis l’époque d’Hergé et l’avènement de la ligne claire de l’école franco-belge, il y a eu très peu d’évolution dans la caractérisation des sentiments, avec des mimiques traduites par la position et la forme des yeux et des lèvres. Maurel use de cette grammaire classique avec suffisamment de talent, d’autant que son héroïne traverse de nombreuses périodes de doute, de chagrin, d’appréhension et quelques rares petits bonheurs.

A l’arrivée, on obtient un produit un peu hybride avec une histoire ressemblant à une variation moderne de l’ami (pas si) imaginaire (que ça) [ça m’a rappelé le volume Alinoë de la saga « Thorgal »] transcrite dans des graphismes proches de Persépolis de Marjane Satrapi. Elise est atterrée : son petit ami la trompe, ses copines ne parviennent pas à lui faire oublier cette trahison. Affligée, recluse dans sa peine, voilà que lui apparaît le visage d’une femme aux yeux vides, qu’elle seule semble pouvoir déceler : celui d’un être qu’elle avait oublié et qui, pourtant, avait partagé les moments les plus intenses d’une enfance qui s’avère beaucoup plus sombre qu’il n’y paraît. Maurel nous invite d’abord à ce qui ressemble à une chronique ordinaire avec une narration vive faite d’ellipses et de dialogues percutants : le découpage stimule l’esprit du lecteur qui ne peut se réfugier dans les intertitres explicatifs et doit se fier à des éléments du décor, des accessoires vestimentaires ou quelques répliques pour savoir où on se trouve dans le déroulement du récit. D’autant que celui-ci, passé le premier choc (Iba, telle un spectre, entre littéralement dans la vie d’Elise par la fenêtre), saute du présent à l’enfance de notre héroïne, alors qu’elle faisait les 400 coups en compagnie de cette compagne imaginaire. Les fréquents allers-retours dans le temps permettront de faire évoluer l’intrigue (pourquoi Iba réapparaît-elle ? Que désire-t-elle ? De quoi est-elle capable ?) et de comprendre, en parallèle, le passé commun d’Elise et de sa spectrale amie. Jusqu’au mystère de ses origines duquel dépendra le sort de notre personnage.

Par ces petites touches sensibles, relevées çà et là par quelques rares moments de pure terreur, l’auteur parvient à nous tenir en haleine car le procédé permet assez habilement de maintenir l’intérêt sans avoir à dévoiler trop vite les éléments-clefs de l’histoire. Si la partie contemporaine suit une linéarité de bon aloi, dans laquelle Elise cherche d’abord à se remettre sur pied suite à sa déconvenue amoureuse, les flashbacks sont là pour mettre en lumière des instants capitaux de son enfance, de ses premières punitions pour des bêtises qu’elle impute à Iba (sans qu’aucun adulte ne la croie, bien entendu) à la disparition de certains de ses proches. Lorsqu’à son tour, dans le présent, Elise voit la mort frapper son entourage, viendra le temps de l’enquête, du retour aux sources et de l’inévitable confrontation.

L’album se lit vite, car il y a peu à lire. Il sait désarçonner, captiver aussi. Il laisse cependant un peu trop de flou dans la manière dont tout doit nécessairement s’imbriquer et frustre par l’absence de certaines explications : une forme de laxisme qu’on peut comprendre par la volonté de ne dévoiler que l’essentiel. Ce récit de vie aux frontières de l’horreur et du fantastique a de sérieux arguments à faire valoir malgré un thème souvent exploité et un style qui refuse généralement le sensationnel et le morbide. Ses dialogues vivants, sa galerie de personnages restreinte, sa narration rythmée plairont à beaucoup qui adhèreront sans doute à cette manière un peu naïve d’illustrer l’épouvante.

+ des personnages et dialogues vivants
+ une histoire de double maléfique habile dans un style inhabituel
+ un rythme percutant, pas de temps mort
+ une bonne maîtrise des flashbacks explicatifs
-  un style dépouillé qui s’accorde mal avec l’épouvante
-  des ellipses trop nombreuses