05 mai 2014

Sex&Fury, une anthologie de Bonten Tarô

Un homme dégaine son katana. Derrière lui se déploie son univers où se mêlent hommes et femmes tatouées, en kimono, la plupart tenant une arme blanche. Ainsi nous accueille Bonten Tarô lui-même sur la couverture de l'anthologie Sex&Fury éditée par le Lézard Noir. Une odeur de nostalgie s'échappe en feuilletant les premières pages, les photos ont ce petit côté rétro que l'on affectionne tant et elles présentent outre l'artiste, de superbes tatouages, dont un petit sur Charlie Sheen ainsi qu’un peignoir de boxe réalisé par ses soins pour Mohammed Ali. Les dessins ont du charme, les illustrations rappellent les affiches des films nippons de la Nikkatsu et de son concurrent la Toei durant les années 60-70.

Bonten Tarô est un nom qui résonne dans l’histoire du tatouage. Après avoir introduit des couleurs dans l'art éponyme japonais, il améliora la machine à tatouer venue des USA et fonda une école. Insatiable, il toucha à de nombreux arts graphiques allant de l'illustration de kamishibaï[1] à celui de styliste, de peintre, tout en chantant et donnant la réplique dans certains longs métrages. En somme, c’est un artiste complet, avec une particularité : ses dessins sont comme des coups de sabre.
Selon ses envies, il utilisa divers pseudonymes tels ISHII Kiyomi (son véritable nom !), HORIKIYO. BONTEN Tarô est l'un d'eux. Ses noms d’artistes lui permirent de publier une pléthore de mangas couvrant un large éventail de lectorat, même féminin, avec Hoshihime-sama (la princesse des étoiles) à la fin des années 50.
Son manga le plus connu est Konketsuji Rika (Rika la Métisse)[2] qui a eu l’honneur du grand écran à plusieurs reprises. Bonten Tarô y raconte les aventures explosives d’une jeune femme métisse[3] Rika, qui cherche à se venger en semant le trouble et la violence sur son passage.
D’autres de ses mangas eurent l’honneur du grand écran : Furyô Banchô avec des bikers, Inoshika Ochô (Sex & Fury /délinquante des temps modernes) réalisé par Norifumi Suzuki avec dans le rôle-titre, Reiko Ike.
Il dessina aussi un manga se déroulant dans le milieu de la boxe, Black Pro Fighter Takeru, et tant d’autres…

L’anthologie Sex&Fury est un beau livre, dans tous les sens du terme : en tant qu'objet avec sa couverture cartonnée, son toucher mat et le titre imprimé en argent, une reliure cousue et des pages sur papier épais où s’alternent des planches de manga en couleur et en noir et blanc. L’ouvrage est épais, 448 pages, et pèse presque un kilo ! Son contenu est très riche. Les premières pages introduisent la vie de cet artiste que complètent d’intéressantes interviews (le secret des rythmes infernaux des mangakas : comment livrer une moyenne de 200 à 300 planches en 1 mois ? En se droguant !). On y apprend que la très grande majorité des pages originales de Bonten Tarô ont disparu, et que dans le présent ouvrage les planches ont été récupérées grâce à la conservation de certains magazines où l'auteur a été publié. Les images ont pu être scannées et restaurées, au plus proche des planches originales[4].

Le trait de Bonten tarô est vivant et expressif : comme le coup de sabre qu'il va nous porter sur la couverture, il place les corps, les gestes des personnages en quelques traits. Ils sont pourvus de beaux visages semi-réalistes, de corps aux articulations marqués. Les regards sont appuyés. Il dessine sans retouches et tant pis s'il reste quelques petites coquilles de dessins ou des décors peu achevés. Sa manière de procéder rappelle son travail de tatoueur. Il utilise la peau humaine comme toile sur laquelle il compose une œuvre d'art unique : des erreurs peuvent survenir à tout moment et ne peuvent pas être reprises.
Ce qui compte ici c'est le rythme des récits, effréné, sans temps mort, où les femmes dénudées, les cadavres se succèdent sans tomber dans une violence et une pornographie complaisante. Ce sont des films qui se déroulent dans ces cases, des morceaux de péloche dessinés avec juste ce qu'il faut pour se plonger dans l'histoire. À la lecture des nouvelles, on note que l'artiste s'est nourri de ses expériences : en tant que tatoueur, mais aussi en tant que lecteur de revues de chez EC Comics, le graphisme de certaines de ses planches lorgnant plus du côté américain tout en assimilant les particularités des gekiga[5] .

Le livre se découpe en plusieurs parties et malgré l'absence d'un sommaire pour s'y retrouver, chacune d'entre elles est introduite par quelques lignes qui nous permettent de contextualiser ses travaux. Comme les histoires contemporaines qui traitent des révoltes étudiantes durant les années 60.
Les premières pages sont dédiées aux tatouages avec des photos, et à la reproduction d’illustrations explicatives. Puis viennent une série de nouvelles où l’on plonge dans le milieu de la pègre qui n’épargne ni les hommes, ni les femmes, certaines possédant un caractère plus trempé que celui de ces messieurs. Bonten Tarô joue avec les codes des yakuza-eiga[6].
Ensuite, une cinquantaine de pages est consacrée à des histoires de revenants, tout à fait dans la veine des pulps américains. Le graphisme y est parfois plus fin que dans les histoires précédentes et les environnements variés (une des histoires se déroule dans l’Ouest américain).
Une centaine de pages s’attarde sur des histoires se déroulant durant la guerre du pacifique où l’on croise des situations assez grotesques, des soldats zélés, avec plus ou moins un sens de l’honneur…
Après quoi, deux récits contemporains mettent en scène un jeune couple durant des manifestations estudiantines et le suicide de l’écrivain Yukio Mishima.
Le livre se clôt sur une collection d’illustrations issues de magazines.

Le Lézard Noir livre une anthologie qui plaira autant aux amateurs de tatouages qu’aux amateurs de récits fantastiques, de gekiga ou aux lecteurs curieux des mangakas des années 60-70 au graphisme expressif. Cet imposant livre est de surcroit vendu à un prix des plus attractifs.


+ Reliure, pages épaisses, noir & blanc et couleurs.
+ Gros travail de restauration des planches.
+ Histoires variées.
+ Biographie, interview de l'auteur.
+ Traduction.
+ Prix attractif.
- Des histoires parfois un peu trop courtes.
- Une table des matières aurait été des plus utiles.




[1]Spectacle ambulant où un narrateur raconte des histoires en faisant défiler des illustrations dans un coffret en bois rappelant un minuscule théâtre. Chacune des images présente un épisode du récit.
[3]Ecrit avec le terme péjoratif konkestuji. Les japonais utilisent plutôt le nom commun « moitié » pour un enfant d'un couple interracial.
[5]Mangas pour adultes où le sexe, la violence, les sujets de société, les tranches de vie sont traités dans un style plus réaliste, plus dur que les autres mangas.
[6]Yakuza-eiga : un genre de film populaire dans le cinéma japonais qui se concentre sur la vie et les relations des yakuza.