19 novembre 2006

De l'intérêt de la sacro-sainte continuité

La continuité, voilà bien un concept qui aura fait couler de l'encre et généré bien des posts sur les fora encombrés du Net. Pour bien comprendre ce que cela recouvre (je m'adresse là encore une fois plutôt aux néophytes) il faut savoir que Spider-Man, les Fantastic Four, les X-Men, les Vengeurs, Elektra, Hulk et tous les milliers de personnages Marvel vivent dans le même univers. Ils se connaissent, se rencontrent, accessoirement se mettent parfois sur la tronche, mais en aucun cas ils ne sont indépendants les uns des autres comme Lucky Luke l'est des Tuniques Bleues pour prendre un exemple franco-belge. Autrement dit, lorsqu'un évènement important a lieu dans une série, les autres doivent en tenir compte. Il serait en effet inenvisageable de tuer la Tante May dans Amazing Spider-Man puis de la retrouver 2 mois après, toute guillerette, dans une autre série (pas si inenvisageable cependant car il est déjà arrivé que l'on assiste à des erreurs de ce type, mais bon, en principe, ça n'arrive pas). Les auteurs doivent donc tenir compte non seulement du background des personnages qu'ils utilisent mais également des évènements qui surviennent en parallèle dans les (très) nombreuses séries Marvel qui paraissent chaque mois.

Il arrive cependant que l'on trouve des erreurs dans le travail des nombreux scénaristes travaillant pour Marvel (ils n'ont pas tous le temps de se taper plus de 40 années d'épisodes pour être au courant de tout, ce qui est somme toute normal) ou que l'équipe rédactionnelle souhaite tout simplement remettre au goût du jour plusieurs persos un peu kitsch ou tombés dans l'oubli (oubli tout relatif car vous trouverez toujours évidemment quelques fans pour se souvenir de ce qu' il ne fallait pas se rappeler). La solution toute trouvée est la réalité alternative. Dans le Multivers Marvel, l'on tient donc pour acquis qu'il existe non pas un mais plusieurs univers avec leurs spécificités propres.
La série "1602" par exemple, qui voit les mutants apparaître à cette époque, se déroule sur une autre terre et non pas dans l'univers 616 (l'univers dit "classique" dans lequel les séries régulières se déroulent). L'escadron suprême de Straczynski (dans la série Supreme Power) habite également un monde parallèle qui permet ainsi à l'auteur de faire table rase du passé (parfois encombrant) des héros qu'il actualise. Parfois, des libertés sont cependant prises, notamment pour faire le point sur l'origine de persos peu connus du grand public. Récemment, Bendis a ainsi revisité les débuts de Spider-Woman, occasionnant ainsi au passage quelques grincements de dents chez les fans les plus résolument stricts sur le respect de l'histoire originelle. Certains auteurs en jouent et s'en moquent presque. Ainsi, Alan Moore, dans son run sur Captain Britain (qui date pourtant des années 80), fait intervenir des versions multiples d'un même personnage. Captain England, Captain Albion, Captain Airstrip One de la terre 744 (avec ici un joli clin d'oeil à 1984 et la novlangue de George Orwell, puisque ce personnage saluera Britain en ces termes : "Britcap ! Rencontre doubleplusbon !"), Captain Commonwealth de 920, Captain Empire de 741, Kommandant Englander (un héros nazi issu d'une réalité dans laquelle les allemands ont remporté la deuxième guerre mondiale), etc.

L'on voit donc que la continuité génère du travail, parfois des erreurs, mais également des parodies voire même de franches moqueries. Pourtant, si elle est un élément relativement lourd et qui effraie les nouveaux lecteurs, elle est également une source de richesse exceptionnelle. Elle rend le monde Marvel passionnant, permet de faire cohabiter de nombreux destins et rend l'ensemble des séries cohérentes et interactives entre elles.
Les exemples récents ne manquent pas. Les crossovers House of M (récemment terminé en France) ou Civil War (en cours aux US et dont les premiers prologues paraîtront chez nous en janvier 2007) illustrent parfaitement les concepts de continuité et d'univers commun. Une histoire, par exemple HoM, a donc des répercussions précises et durables sur l'ensemble des séries qui composent l'univers 616. Dans ce cas précis, la disparition de la plupart des mutants (de plusieurs millions, on passe à 198, ce qui est tout de même un sacré changement) se doit évidemment d'être connue de tous (on voit mal Cap ou Wolvie affronter un mutant censé être redevenu un citoyen lambda depuis le jour M) mais aussi permet d'influer sur des histoires qui n'ont pourtant pas spécialement de rapport avec le crossover principal (la série X-Factor par exemple, suite de Madrox, intègre parfaitement ces modifications alors que pourtant, il s'agit plutôt d'une série indépendante axée "polar").

Mais au final, qu'est-ce que cela apporte ?
Une immense aire de jeu, certes, mais aussi le sentiment agréable d'être plongé dans un univers gigantesque fait de sciences, de mythologies, de paranormal, de sentiments humains aussi, et dans lequel se mêlent les aventures, parfois tragiques, parfois ridicules, d'êtres pour qui l'on se surprend à avoir, sinon un profond attachement, du moins une sorte d'intime complicité. Il n'est pas évident de comprendre les caractères, les relations, les pouvoirs de centaines de persos pour un lecteur fraîchement débarqué sur les planches de la terre 616, mais cette complexité nécessaire est également la promesse d'un réel bonheur de lecture une fois les grandes lignes maîtrisées. Une fois que les très nombreuses références au passé, aux origines ou aux évènements importants qui parsèment les cases marvelliennes seront, pour vous, limpides, vous accèderez alors à un autre niveau de lecture, à de nouvelles émotions : ce petit et si important plaisir supplémentaire qui demande, pour une fois, presque autant de travail au lecteur qu'à l'auteur et qui fait tout l'attrait de l'univers Marvel et de sa, si crainte, Continuité.
Stephen King (qui se met également aux comics et rentre dans le cercle des auteurs Marvel avec l'adaptation de La Tour Sombre) a écrit "Le temps efface tout et à la fin il ne reste que les ténèbres." C'est une jolie phrase mais elle serait fausse sur la terre 616, car là-bas, à la fin, il reste la continuité et la trace subtile des yeux du lecteur sur le déroulement du temps.