29 décembre 2009

Blankets, Manteau de Neige

On termine l'année dans la douceur de Blankets - Manteau de Neige, une oeuvre à part qui s'impose comme l'un des plus grands comics modernes.

Craig habite une petite ferme du Wisconsin, avec son frère Phil et ses parents. Issu d'une famille pauvre et très pieuse, il est rejeté à l'école et subit les brimades des autres gamins. Entre un père fort sévère, des professeurs qui ne le comprennent pas et un baby-sitter pervers, Craig en vient à penser que le monde réel n'est qu'une longue suite d'horreurs. Alors il s'isole et s'évade en rêvant.
Et il attend les vacances d'hiver. La délivrance. Trois semaines sans école et, contrairement à l'été, sans travaux à effectuer aux champs. Dans cette région du Nord des Etats-Unis, la neige tombe tôt et recouvre tout d'une blancheur apaisante. Elle cache la boue, les ronces et la saleté. Elle modifie le paysage en profondeur et s'offre comme une feuille vierge sur laquelle projeter un monde meilleur, presque le paradis que l'on promet au camp paroissial.
Craig grandit, de gamin mal dans sa peau il devient un original, puis un artiste. Un jour, il rencontre Raina.
Ce sera son premier amour. Un amour idéal, tendre, pur... mais qui ne dure qu'un temps. Comme la neige.

Si Watchmen est considéré comme le chef-d'oeuvre du comic super-héroïque, Blankets est elle aussi une référence majeure mais qui ne se rattache à aucun genre précis. Craig Thompson, qui signe scénario et dessins, touche dans ce récit autobiographique à la fois au drame, à la romance légère ou à la comédie de moeurs sans jamais vraiment forcer le trait ou tomber dans la facilité.
L'auteur, pendant près de 580 planches, dépeint le monde de l'enfance ou les interrogations adolescentes avec une rare subtilité. Les scènes dans lesquelles Craig partage son lit avec son petit frère sont d'une grande tendresse, à l'inverse celles qui prennent place dans leur école sont d'une cruauté impitoyable. C'est d'ailleurs l'époque la plus touchante tant Thompson parvient à atteindre ici quelque chose d'universel qui dépasse complètement les frontières de l'état nord-américain dont il est originaire.
Si l'enfance est très contrastée, les moments de l'adolescence sont eux déjà plus doux-amers. Là encore la quête d'absolu et de sens du personnage nous renvoie à nos propres expériences. Les passages concernant la religion chrétienne - et notamment la communauté assez rigide de cette campagne un peu perdue - ont parfois été perçus comme une condamnation de la religion alors qu'ils sont plutôt prétexte à remettre en cause les dogmes, quels qu'ils soient, et à faire l'éloge de l'individualité (que l'on soit croyant ou non d'ailleurs).

Tous ces thèmes sont astucieusement mélangés et imbriqués les uns dans les autres. Thompson parle même de son art à plusieurs reprises et de nombreux éléments, comme la couverture qui donne son titre au livre, évoquent la bande dessinée en général.
La force de Blankets ne réside toutefois pas essentiellement dans l'intelligence de son propos mais bien dans la force émotionnelle brute qui se dégage des planches. La réaction du père de Raina, lorsqu'il va jeter un oeil à une photo sans dire un mot après l'avoir surprise dans une situation inhabituelle, ou celle des deux frangins, tout heureux d'avoir enfin des chambres séparées mais finalement pressés de se retrouver au coeur de la nuit, sont simplement magnifiques : tout est juste, délicat et parfaitement dosé. Quant au si intense premier amour, celui qui enivre et peut vous sauver comme vous perdre, rarement un artiste en aura donné une description plus exacte.
Surtout, ce brave Craig parvient à nous faire croire qu'il nous raconte sa vie alors qu'en fait, il nous parle de LA vie. Sans prétention et avec un véritable talent de conteur, il farfouille au fond de nos esprits et parvient à nous attendrir ou, peut-être même, nous rendre meilleurs pour un temps.

Reste à aborder le dessin. Bien que maîtrisé, chaleureux, plein de détails ou de trouvailles excellentes, il n'en demeure pas moins en Noir & Blanc. Donc tout de même un peu austère. J'entends déjà les ayatollahs de la grisaille préparer leur fatwa, comme toujours dès que l'on ose émettre un doute sur l'absence de colorisation. Pourtant, lorsque l'on compare certaines versions d'une même oeuvre (Bone par exemple, cf la fin de l'article pour les comparaisons), l'on ne peut s'empêcher de penser qu'un coloriste de talent aurait pu apporter quelque chose à cette histoire. D'autant que de légers pastels auraient permis de faire encore plus ressortir la blancheur de la neige (et donc de la séparer des autres éléments de décor).
Mais bon, on ne va pas en chier une luge non plus, donc on fait avec.
La version française est éditée par Casterman au prix ridicule de 23,71 €. Vu le nombre de pages et la qualité de l'ensemble, c'est l'un des plus extraordinaires rapports qualité/prix du marché. La traduction est correcte à part quelques classiques (mais peu nombreuses) erreurs de temps.

Un Grand Livre, de ceux dont on peut se servir comme d'un baume sur d'anciennes blessures.

"Parfois, au réveil, les souvenirs laissés par un rêve sont plus beaux que la réalité, et on n'a pas envie de les oublier."
Craig Thompson

ps : je vous souhaite à tous, un peu en avance, une bonne année 2010 ainsi que de beaux et bons moments de lecture.

pps : je vous invite à visiter à l'occasion le site du magazine Geek qui propose notamment de décerner des J. Albertson d'Or dans différentes catégories, dont la Bande Dessinée.