02 janvier 2010

Eisner - Miller : Dialogue de Géants

Quand deux monstres sacrés de la Bande Dessinée se rencontrent, que se racontent-ils ? C'est ce que nous découvrons dans Eisner/Miller, un recueil d'entretiens entre les deux célèbres auteurs.

On ne présente plus Will Eisner, légende aujourd'hui disparue qui s'est tout de même vu remettre un prix portant son nom (les très sérieux Eisner Awards), ce qui doit constituer une première, tous domaines artistiques confondus. L'homme a marqué l'Histoire des comics par la maturité et la qualité de son travail au service d'un medium considéré à l'époque comme mineur voire vulgaire. Quant à Frank Miller, bien que d'une autre génération, son nom est déjà lui aussi synonyme de rigueur, d'inventivité et d'explosion des codes imposés (cf 300, Daredevil ou cet article).
Avant la disparition d'Eisner, les deux hommes - qui étaient amis et se portaient un sincère respect mutuel - se sont livrés à une série d'entretiens recueillis par Charles Brownstein. Ceux-ci ont été publiés en 2007 en VF chez Rackham.
Ces 360 pages, d'une grande richesse, constituent une fascinante plongée dans l'univers créatif des deux auteurs qui n'hésitent pas à évoquer les aspects intellectuels, économiques ou techniques de leur art.

L'ouvrage, organisé en courts chapitres, commence par s'intéresser à des considérations techniques comme le format (et les raisons de sa faible évolution), la colorisation ou différentes méthodes de dessin. Eisner parle avec bonne humeur de sa trouvaille concernant le lavis à "l'eau sale", Miller explique la manière dont il dégrade certains dessins pour appliquer des effets de pluie, le lecteur passe donc avec plaisir de l'autre côté des planches. Certaines précisions très pointues ne parleront toutefois qu'aux dessinateurs et autres spécialistes de l'imprimerie.
Will et Frank, sur un ton toujours très détendu et complice, basculent ensuite sur d'autres aspects de la profession, notamment la relation qu'ils entretiennent avec les éditeurs et leurs pratiques. Des premières tentatives pour créer un syndicat de dessinateurs à la censure du Comics Code Authority en passant par les récentes tentations hollywoodiennes, les auteurs ne cachent rien de leurs opinions, très argumentées.
Des anecdotes plus légères viennent ponctuer les sujets sérieux. Stan Lee, Scott McCloud (Understanding Comics), Neil Gaiman (Sandman, 1602, Les Mystères du Meurtre) ou encore Jeff Smith (Bone), pour ne citer qu'eux, se retrouvent parfois au centre de la conversation. Il faut dire qu'Eisner et Miller doivent connaître, à eux deux, à peu près tout ce qui tient un crayon et sait s'en servir.

Ce livre permet surtout de se faire une idée précise des différences de fond qui existent entre ces deux artistes. Car si certains effets, comme l'utilisation de techniques impressionnistes, les rapprochent parfois sur la forme, leurs manières de se considérer et de raconter leurs histoires sont nettement opposées. Eisner se veut un témoin, quelqu'un qui se tourne essentiellement vers le passé et cherche à délivrer des sensations subtiles qu'un lecteur ayant peu de vécu aura du mal à discerner. Miller, lui, assume plus un rôle d'acteur, il est profondément engagé dans ses récits et cherche à surprendre et déranger le lecteur en se montrant percutant.
La différence générationnelle explique aussi leurs approches parfois éloignées. Eisner a commencé dans le milieu alors que tout était à faire. Les gens qui travaillaient sur des comics le faisaient souvent par obligation, en attendant un job plus "sérieux" ou mieux payé. Il n'a pas toujours fait que de la BD et a peu collaboré avec les éditeurs mainstream. C'est un homme d'affaire mais aussi un professeur, il a travaillé dans une imprimerie, a dirigé un atelier... (son parcours est détaillé dans son roman graphique Le Rêveur, largement autobiographique). Miller est arrivé dans l'industrie des comics par passion, en souhaitant y faire toute sa carrière. Il a une notion plus ludique de son travail, a travaillé sur des séries majeures de DC et Marvel...
Pourtant, si les deux hommes se rejoignent sur un terrain, c'est bien celui de l'intégrité artistique et de la passion pour leur medium. Ils ont non seulement la légitimité pour parler de ce milieu mais ont le recul et la sagesse nécessaire pour en déceler les failles ou, déjà, se projeter quelque peu dans l'avenir.

Ce long entretien est évidemment abondamment illustré. Rackham a d'ailleurs opté pour un papier glacé qui permet de profiter pleinement des extraits de comics ou des photographies. L'on retrouve donc de nombreux exemples tirés des travaux d'Eisner et Miller mais aussi d'autres auteurs, comme Dave Sim avec son Cerebus ou encore Neal Adams lorsqu'il s'agit d'évoquer le réalisme et la qualité de finition. Outre les comics proprement dits, publiés en série régulière et TPB, certains strips sont également cités, comme le très bon Calvin and Hobbes de Watterson (disponible en VF en Intégrales) ou le plus confidentiel For Better or For Worse de Lynn Johnston. La dernière illustration, en bas de cet article, est tirée de cette série dont Eisner loue les qualités humaines. Et effectivement, en cinq cases, Lynn réussit à raconter une histoire, créer une ambiance, faire naître des émotions. La canadienne fait partie de ces rares génies qui parviennent à maîtriser le format court, à tirer la substance essentielle d'une scène avec une économie de moyen étonnante. Ce genre de prouesse est souligné par Eisner qui cite Ernest Hemingway. Ce dernier a dit un jour "je peux raconter une histoire en six mots" (sept en fait en français), et lorsqu'on lui a demandé quels étaient ces six mots, il a répondu : "A vendre : chaussures d'enfant, jamais utilisées."
Eh oui, il arrive aux auteurs de BD de citer des prix Nobel de littérature et même de comprendre les parallèles, nombreux, qui existent entre comics et romans classiques. Signe que les comics, encore aujourd'hui souvent méconnus et méprisés, peuvent mener à tout et contenir une infinité de genres et d'inspirations.

Un livre fort instructif que se doit de posséder tout passionné d'art séquentiel.