20 décembre 2009

Marvel : La Maison ivre ?

Après un tournant plus adulte, quelques évènements marquants et des mini-séries audacieuses et de grande qualité, Marvel semble aujourd'hui stagner voire régresser, notamment dans les ventes aux Etats-Unis. Petit regard en coin sur la Maison des Idées et ses drôles d'architectes.

Il y a encore deux ans, nous étions en pleine Civil War et l'affrontement entre les héros déchainait les passions. Marvel s'accaparait sans problème les premières places dans le top des ventes aux Etats-Unis. Des résultats économiques et qualitatifs que l'éditeur doit grandement à une politique audacieuse qui lui permet d'aborder le 21ème siècle avec quelques atouts dans son jeu. La ligne Ultimate, avec des auteurs comme Bendis ou Millar, va notamment donner une bouffée d'air frais à des personnages englués dans des schémas répétitifs. Certains titres, bien que plus confidentiels (comme Alias ou Supreme Power), vont montrer à quel point l'écurie Marvel compte maintenant d'auteurs au fort potentiel. Sur ces choix au moins, Quesada ne s'est pas trompé.
Le réservoir de scénaristes oeuvrant pour la Maison des Idées est d'ailleurs assez incroyable : Straczynski, Loeb, Bendis, Ellis, Millar, Kirkman, David, les frères Knauf, Jenkins, Ennis ou Guggenheim... et donc Quesada - qui est loin d'être un manchot - pour faire tourner l'ensemble.
Et ça marche. Un temps.
Les Vengeurs reprennent leur place de leaders du 616, le Tisseur, personnage emblématique, devient adulte et tragique, de nouvelles équipes (comme les Runaways, les Young Avengers ou, plus tard, les membres de l'Initiative) se mettent en place à coups d'arcs prometteurs et éclairés. Un ton percutant, une vraie cohésion, Marvel semble avoir trouvé un système imparable (si toutefois l'on excepte les séries mutantes, un peu à la traîne sauf pour de rares titres comme Madrox/X-Factor).

Après Civil War, les fameux "events" vont perdre en intensité et en intérêt. World War Hulk s'avère décevant (surtout en comparaison de l'excellent prélude Planet Hulk), Secret Invasion n'exploite qu'une très faible partie des possibilités qu'offraient ce récit, même l'actuel Dark Reign, pourtant capable de tenir la route sur plusieurs années, semble condamné à n'être qu'une pâle péripétie vite bouclée.
Que dire de Spider-Man ? Le héros phare de l'éditeur est assassiné par un tour de magie et une absurde envie de le rendre... "accessible". Comme si un nom, seul, pouvait faire l'intérêt d'une série.
Pour la ligne Ultimate, seul univers alternatif à avoir réellement connu un succès (mérité) sur le long terme, un Ultimatum, violent mais peu enthousiasmant au niveau de l'écriture, fait rapidement table rase du passé.
La machine, très vite, semble grippée tant elle retombe dans ses insupportables travers. Plaire à tout le monde, ne prendre aucun risque, ne surtout rien changer... autant de dogmes qui avaient menés Marvel au bord du précipice et qui, aujourd'hui, semblent de nouveau être au coeur de la ligne éditoriale.

Marvel, à force de donner des coups de volant à droite et à gauche ou de passer d'une franche accélération à de bien désagréables freinages, finit par déconcerter et priver d'arguments ses plus grands fans.
Cette année, c'est DC qui rafle les premières places du top 300. Un top frileux où d'ailleurs il n'est plus question de nombreux (terme tout relatif) titres écoulés à plus de 100 000 exemplaires. Signe que si DC ne démérite pas sa position actuelle (avec Blackest Night et Green Lantern), la Distinguée Concurrence doit aussi son retour au premier plan à l'essoufflement des titres Marvel.
Cette chute est d'autant plus regrettable qu'elle était prévisible.
Lorsqu'il faut aller chercher la qualité, l'innovation ou la capacité à émouvoir sur des titres secondaires ou d'obscures mini-séries, il est urgent de constater qu'il y a rupture entre les attentes du lectorat et la vision étroite des grands pontes, pressés qu'ils sont par des technocrates qui jamais ne comprendront la subtile équation qui régit le rapport entre le rendement d'un comic et la liberté laissée à ses auteurs.

Marvel doit sans doute, essentiellement, mener dans les années qui viennent une véritable réflexion philosophique. Soit l'éditeur penche pour un statu quo qui figerait dans le marbre ses personnages (comme un Tintin ou un Astérix ne vieillissant jamais), soit il accepte de tirer partie de ce qui fait sa force et sa particularité : la continuité dans un univers partagé.
Cela suppose des sacrifices.
Mais des sacrifices positifs sur le long terme.
A une époque, les fans ont hurlé au loup alors que l'on remplaçait le Peter Parker qu'ils connaissaient par Ben Reilly (cf Clone Saga). Aujourd'hui, Parker est remplacé par Parker. Et Spider-Man perd bien plus au change. Les résurrections à répétitions, les colmatages à la va-vite et le manque d'audace ont fini par engoncer les personnages dans un carcan étroit constitué d'éléments nés dans les années 60. Et lorsque ces éléments (pris à tort pour les principes qui les sous-tendent, alors qu'ils n'en sont que les effets visibles temporaires) sont parfois bousculés, c'est pour mieux ensuite les remettre en place. Ainsi, alors que la Sue Storm-Richards de Civil War s'émancipe et donne la pleine mesure de son potentiel en tant que personnage, les scénaristes s'empressent de recoller les morceaux et de ramener les Fantastic Four à leur image vieillotte. Dans un autre registre, alors que Xavier était écarté des X-Men au profit d'un Cyclope s'imposant enfin comme chef, voilà que le professeur fait un retour en force, comme s'il était impossible, une fois les grandes lignes d'une série définies, de s'en écarter : les FF doivent être une famille, Spidey demeurer célibataire, Xavier rester au centre de la question mutante, etc.

Alors que l'ère moderne de Marvel a débuté par une innovation majeure (l'aspect réaliste des séries créées par Stan Lee, avec notamment l'intégration des petits problèmes du quotidien au monde des héros), l'actuelle direction pense rester fidèle aux concepts du vieux maître en n'en gardant que l'aspect "pratique", oubliant totalement que c'est le démarquage des séries Marvel et leur adéquation avec leur époque qui firent leur succès.
On se fout que Spider-Man soit célibataire ! Le propre du personnage est d'avoir des problèmes dans sa vie quotidienne. Et le laisser être père (d'une fille morte à la naissance dans l'univers 616) aurait été source de bien plus grandes péripéties qu'un pacte avec Mephisto.
Et le fait d'être l'épouse de Reed n'est pas non plus inscrit dans les gènes de l'Invisible. Un divorce (tout à fait fondé à l'époque) aurait permis à Sue d'avoir sa propre série, elle aussi ancrée dans le réel, et de prendre son envol.
Quant à Xavier, c'est à n'y rien comprendre. Qu'un personnage aussi inutile soit autant indéboulonnable, c'est désolant. Il n'y a guère que la tante May pour le battre sur ce plan là. Pourtant, l'éliminer pour de bon aurait pu avoir des conséquences positives (surtout si un certain Scott se chargeait du boulot en assumant son côté sombre, après tout, les Summers ont énormément souffert des agissements du professeur).
La fille de Pete, le divorce de Sue, la mort du vieux machin, tout cela n'est bien sûr que des hypothèses. L'on peut imaginer d'autres voies, d'autres rebondissements. Mais pas l'éternel recommencement qui, loin de respecter les personnages et ce qui a fait leur succès, les enferme dans des comportements prévisibles et une vie artificielle.

Friedrich Nietzsche (oui, de temps en temps on citera un ou deux mecs un peu couillus sur le plan intellectuel, tant pis si les amateurs de japoniaiseries trouvent ça "pédant" (ne vous sentez pas visés, je parle d'un forum en particulier, ils se reconnaîtront)) a dit qu'un esprit que l'on empêchait de changer cessait d'être un esprit. Il en va de même pour les personnages. Sans évolution, ils se dessèchent, s'amoindrissent, se recroquevillent sur quelques vagues idées passéistes, puis meurent.
Et à l'époque des rééditions à tout-va (que ce soit en Best Of ou en Intégrale), les nostalgiques (dont je fais parfois partie, ce n'est pas une critique) ont suffisamment de quoi satisfaire leurs élans sans que l'on soit obligé, dans les séries actuelles, de rejouer les mêmes scènes en boucle. Reste à savoir si Marvel et ses dirigeants s'en rendront compte ou si le géant, emporté par une mortelle inertie, finira par n'être que l'ombre du précurseur qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être.