22 février 2007

Watchmen : un mythe

En 1986, DC Comics commence la publication, aux Etats-Unis, de la série Watchmen d'Alan Moore (scénario) et Dave Gibbons (dessin). En 2005, le très sérieux magazine Time classera cette oeuvre parmi les 100 meilleurs romans parus en langue anglaise depuis 1925. Entre-temps, les "Gardiens" vont révolutionner un genre et Moore imposer à jamais sa marque sur les comics "super-héroïques" modernes.

Moore
Si vous ne l'avez jamais lu, c'est un tort, mais vous devez avoir sans doute entendu souvent son nom (surtout si vous traînez vos guêtres sur les fora du Net où certains lui vouent un culte parfois presque effrayant). Moore est un anglais, auteur, parfois génial, parfois si paranoïaque et obsédé qu'il en devient irritant, de V for Vendetta (récemment adapté au cinéma), From Hell mais aussi Swamp Thing ou encore La Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Il n'est pas pour autant totalement hors "mainstream" puisqu'il a écrit aussi pour des héros plus classiques, notamment pour DC Comics (Batman, Superman, Green Arrow...) ou Marvel avec son run sur Captain Britain récemment réédité en librairie dans la collection Best Of.

Les Gardiens
C'est le titre français de la série Watchmen d'Alan Moore. Le titre anglais, et son accroche "Who watches the watchmen ?", sont plus riches que la traduction française ("Qui nous garde de nos gardiens ?"), notamment à cause de la racine "watch" présente non seulement dans le nom "gardiens" (watchmen) mais aussi symbolisant le temps (watch = montre) particulièrement important au niveau de la narration dans l'histoire. Enfin, le fait de "regarder" accentue encore le délire paranoïaque propre à cette oeuvre, on peut notamment faire un parallèle avec le 1984 de George Orwell. Who Watches the Watchmen/Big Brother is watching you, les deux oeuvres exploitent le thème du regard, de l'omnipotence d'un pouvoir absolu, de la perte de l'individualité. Là encore, l'on peut s'étonner (mais peut-être moins dans le milieu des années 80 que de nos jours) d'une crainte presque mystique à l'égard d'un pouvoir que les auteurs n'imaginent qu'absolu et forcément nuisible.

L'histoire
Watchmen est une uchronie (un peu comme le film Fatherland [Le crépuscule des Aigles]). C'est à dire que l'oeuvre se base sur des faits historiques réels mais explore ce qui aurait pu se passer si leurs conclusions avaient été différentes (par exemple, dans Watchmen, les US gagnent la guerre du VietNam ou encore le scandale du Watergate n'éclate pas et Nixon reste président). Tout commence par l'apparition de réels super-héros, influencés par la littérature populaire (les "pulps") vers la fin des années 30. Ceux-ci combattent la criminalité et rendent les "Heroes" de comics désuets. La population prend néanmoins peur et, sous la pression de la rue, le gouvernement fait passer une loi (le "Keen act") pour interdire toute intervention des super-héros (du coup, on peut presque faire un parallèle avec le Superhuman Registration Act de Marvel). Suite à cette loi, il ne reste que deux héros en activité : Dr Manhattan (le seul à avoir de réels super-pouvoirs) et Le Comédien, un agent effectuant les sales besognes du gouvernement (à noter que les auteurs semblent toujours plus craindre les éventuelles dérives de l'ordre que les méfaits évidents des criminels ;o)). Ce dernier, Le Comédien donc, alias Edward Blake, est assassiné. L'un de ses anciens collègues (du temps ou les héros étaient "légaux") va enquêter sur sa mort, il s'agit de Rorschach. Le tout sur fond de guerre (très) froide.
Vous le voyez, même en résumant les grandes lignes, c'est déjà très riche.

Les héros
Les personnages sont l'un des points forts de Watchmen. Dire qu'ils sont originaux et travaillés, non manichéens et particulièrement humains, est déjà une première approche de la profondeur que Moore a su leur insuffler. Les références sont multiples, Rorschach à lui seul pourrait faire l'objet de plusieurs pages d'analyse. Son costume est évidemment lié au vrai Rorschach, "l'inventeur" des petites taches censées nous évoquer des idées spécifiques que les psychologues interprètent ensuite. Il ne viendrait pas à l'idée de tous de baser un super-héros sur ce test pourtant si connu ! Outre leur originalité, les persos de Moore en imposent par leurs détresses, leurs failles, leur côté "humain" plus que "super". Le Hibou notamment, ridicule au possible, en devient touchant, tout vieillissant et bedonnant qu'il est. Dr Manhattan lui, est hallucinant de détachement et de cruauté involontaire, plus l'égal d'un Dieu qu'un humain, il incarne à merveille la principale faille de la perfection : son inhumanité. Chaque trait de caractère, chaque détail, est ciselé, parfaitement en place, nous révélant peu à peu la véritable nature des Masques. Parfois, Moore nous pousse même bien plus loin. Le Dr Manhattan voyant tout, ce qui s'est passé, ce qui se passe et ce qui se passera, il est extrêmement difficile pour lui d'avoir une relation "normale" avec autrui. Je vous explique un peu le "truc".
Je me dispute avec ma femme. Mais, en même temps, je la rencontre. Et dans le même instant, je l'embrasse pour la première fois. Pire, toujours en même temps, je la quitte, 20 ans plus tard. Ces évènements, parfaitement détachés dans le temps pour l'humain lambda, sont pour moi totalement indissociables et égaux en intensité. Je souris à jamais pour la première fois et ma première larme de gamin n'en finit pas de toucher le sol tandis que, déjà, des rides inondent mon visage de vieillard. Prenez deux secondes pour imaginer ce qu'une telle perception de la réalité peut engendrer comme psychisme...


Les thèmes
Ils sont si nombreux qu'il m'est difficile d'en faire une liste exhaustive (je me demande d'ailleurs si j'ai réellement exploré tous les niveaux, même après plusieurs lectures attentives). Tout dans cette oeuvre (ou presque) est symbole et a un sens (ne la lire qu'une seule fois serait se priver de bien des plaisirs). Watchmen est profondément politique de par la réflexion que l'oeuvre impose : Qu'est-ce qu'un surhomme ? Comment adapter la loi à d'éventuels pouvoirs dépassant l'homme ? Mais Watchmen est aussi une oeuvre intimiste et subtile, prenant parfois le lecteur à contre-pied. L'on peut donc également se poser des questions sur les dégâts que cause le temps qui passe, sur le regard que les autres nous portent ou encore sur la folie, le doute, la peur, les choix... tout cela est si habile que c'en est presque sans fin. Non seulement l'ensemble respire l'intelligence mais, en plus, ce n'est jamais réellement démonstratif ou trop appuyé, tout passe en douceur dans une forme soignée qui caresse le lecteur dans le seul sens valable, celui qui consiste à ne jamais ennuyer pour pouvoir, par l'habileté du récit, faire passer la lourdeur supposée du fond. Mon admiration pour ce petit tour de force est d'autant plus désintéressée que je suis, personnellement, à mille lieues des idées de Moore et qu'il n'est pas du tout l'un des auteurs pour qui j'éprouve un attachement durable.

La forme
S'il y un seul point faible dans Watchmen, ce sont peut-être les dessins et la colorisation (qui datent tout de même du milieu des années 80). Nous ne sommes donc pas, visuellement, dans les "normes" actuelles. Pourtant, à moins d'être vraiment allergique, l'aspect esthétique n'en est pas désagréable pour autant. Mieux encore, Moore et Dave Gibbons ont poussé la perfection jusque dans l'ordonnancement des cases et dans la forme des dessins : l'épisode 5 est ainsi une sorte de palindrome graphique, la première et la dernière page étant symétriques dans le cadrage et les thèmes. Mais surtout, certains personnages de Gibbons apparaissent vite comme intemporels. Le Comédien et son air suffisant, la glaciale froideur du Dr Manhattan, tout est en place, sans fausse note. Mieux encore, le trait "datant" un peu rajoute aujourd'hui un je-ne-sais-quoi de... vous savez, de ces photos anciennes sur lesquelles les gens semblaient issus d'une autre époque, un étrange sourire figé aux lèvres.

On peut conclure ou on dort ici ?
Non, ben, on va conclure hein, d'autant que je ne sais pas si on pourrait vraiment tenir tous ensemble à dormir sur le même blog. Pis bon... la promiscuité, tout ça, les idées viennent et ensuite... heu, oui, donc, la conclusion : Watchmen est un récit exceptionnel comme l'on peut rarement en lire. C'est l'une des rares oeuvres graphiques à m'avoir touché à ce point, tant sur un plan intellectuel par ses vastes possibilités de réflexions que par l'incroyable humanité qui se dégage parfois des personnages. Il est question (de nouveau) de l'adapter au cinéma mais... ne se contenter que d'un ersatz serait vraiment dommage. Imaginez que votre compositeur préféré soit, demain, adapté en Bande Dessinée. Les notes sont traduites en coups de crayon, les mélodies en personnages, en attitudes. Retrouverez-vous ce qui vous avait fait chavirer l'âme ? Bach peut-il s'adapter autrement qu'en musique ? Ici, c'est pareil. Le cinéma n'adapte que très maladroitement les oeuvres dont il s'inspire. Vous connaissez la blague :
- Tu as lu Le Grand Meaulnes ? (ou n'importe quel autre bouquin hein, peu importe)
- Non, mais je vais louer le DVD.
Les gens pensent que l'important dans un livre, c'est l'histoire. Si c'était vrai (c'est vrai parfois pour un travail scolaire), effectivement, un DVD pourrait la résumer rapidement. Mais nous, lecteurs, auteurs, dessinateurs, tâcherons et génies, scribouilleurs et virtuose de la plume, nous, compagnons des moments essentiels, nous savons que l'histoire, seule, n'est pas suffisante. Lorsqu'un oiseau se pose sur votre épaule, vous ne gardez pas en mémoire que le seul bête piaf mais le moment de votre vie, l'éclairage d'un soleil qui meurt, la douleur indescriptible de vos pieds qui hurlent d'avoir trop marché, la battement de votre coeur à la vue d'une douce inconnue... tout tend à faire de l'oiseau plus qu'un oiseau. Vous avez ressenti des choses. Des choses qui passaient par l'oiseau mais aussi ce qui l'entourait. Comment, si on vous le demandait, transposeriez-vous le reste ? Ces petits ingrédients à peine visibles qui, au final, font le goût et le sel de ce que l'on voit ?
Il est un peu tard ami lecteur et je vais te faire une confidence (lol). L'important dans une histoire, c'est la façon de la raconter. Heureusement d'ailleurs, vu qu'il ne reste plus grand chose à inventer. ;o)
Ce petit secret de polichinelle explique pourquoi les blagues débiles fonctionnent quand c'est l'oncle Arthur qui les raconte alors que Jean-Pierre fait toujours des bides avec les mêmes vannes usées. Cela explique aussi pourquoi les Watchmen de Moore ne peuvent se savourer véritablement que dans leur forme première, leur essence réelle. Peut-être qu'un film, un jour, sera réussi et fera même office d'honnête adaptation, pourquoi pas, mais jamais il ne sera l'oeuvre dont je parle ici et maintenant.
Parfois, il faut lire. Mais rassurez-vous... la plupart du temps, c'est un plaisir. ;o)