27 juin 2010

Parodies, sexe, clins d'oeil et un peu plus...

On reste dans la production française avec un petit coup d'oeil sur deux titres Phylactères assez proches sur le ton : Spermag et Non?Si!

Hier avait lieu à Metz, au Carré des Bulles, un vernissage doublé d'une séance de dédicace à laquelle était présent un certain nombre d'artistes issus de l'association Phylactères que les lecteurs de ce blog connaissent déjà à travers VHB et Bertrand Keufterian. Bravant la fournaise des parkings souterrains messins, je me suis donc rendu sur place... en oubliant de noter l'adresse exacte de la fameuse librairie. Un petit coup de fil et une Guinness plus tard (me permettant de démontrer que le téléphone, Google et la bière brune sont équivalents à un GPS en moins coûteux et plus désaltérant), me voilà finalement rendu rue de la Fontaine où je vais acquérir deux titres que je n'avais pas encore eu l'occasion de découvrir.

Commençons par Spermag, une revue clairement parodique à laquelle participent Asid, Fonichon, Jim'Haï, David Bulle, Goblin, Solynk et ZigEnfruke (je rappelle que ce ne sont pas des pseudos et qu'en Lorraine, il s'agit de noms de famille très courants).
La parodie est un genre extrêmement difficile et très casse-gueule. D'une part parce qu'il faut détourner un matériel existant tout en se l'appropriant, d'autre part parce que, si l'on est tous à peu près émus par les mêmes choses, l'on est loin d'avoir tous le même humour. Le défi est ici relevé avec un ton très libre, flirtant avec l'absurde et le mauvais goût, tout en restant suffisamment maîtrisé pour ne pas (trop) déraper. Green Lantern devient ainsi la Vessie Verte, un perso qui doit picoler pour conserver ses pouvoirs. L'on retrouve également le Correctionneur, version SM du Punisher, ou Dard Deville, un... gogo-dancer. Ce côté frappadingue, totalement assumé, est nuancé par des textes qui, notamment, n'épargnent pas les fans et les internautes pointilleux, spécialistes des looooongs échanges enflammés à propos d'un auteur ou d'une on-going (non, je ne me sens pas visé ! *sifflote d'un air détaché*).
Le graphisme, lui, est particulièrement soigné, avec un style très caricatural qui peut ne pas faire l'unanimité mais qui démontre un vrai travail de fond, autant au niveau des tronches et postures que pour les cadrages ou les petits détails (ne serait-ce que pour une simple sonnerie de biper qui, tout à coup, se transforme en référence kitschissime).
Bref, de la franche déconnade prise très au sérieux dans sa réalisation.

Passons maintenant à Non?Si!, le zine emblématique de l'association. Je n'en ai lu que deux numéros mais c'est bien suffisant pour découvrir que les intervenants bénéficient d'une liberté éditoriale très large et que les sujets et univers graphiques sont fort variés.
Mais, surtout, au milieu des jeux de mots, des bites et des blagues potaches, surviennent parfois des récits plus sérieux, plus graves, qui, mine de rien, peuvent scotcher pour des raisons très différentes. Le mieux étant encore de prendre des exemples, hop, je vais vous parler de trois brefs récits choisis très arbitrairement.
Vers Intimes, de Viken et Jim'Haï, joue avec les limites du trash en plaçant d'emblée la "caméra" à un endroit très... inhabituel. Certains plans en deviennent peu ragoûtants mais incroyablement inventifs. La conclusion, quant à elle, est épouvantablement drôle, poussant la perversion vers des sommets que n'aurait pas reniés un Ennis.

Dans un registre bien moins transgressif et plus référentiel vient The Comics Reader, un petit bijou d'autodérision de Lokorst, Chandre et Fabrice Noël. C'est à la fois drôle, pathétique, cynique, mais surtout, c'est narrativement parfait. Une fois la première case de la première planche entamée, l'on dévore le reste, jusqu'au bout, en étant embarqué dans une vraie histoire, un vrai univers, peuplé par des personnages crédibles, ce qui constitue, en quatre pages, un tour de force. Rappelons pour les néophytes que, contrairement à la croyance populaire, plus une histoire est courte, plus elle est difficile à écrire, surtout si l'on souhaite qu'elle ait du sens et un certain impact sur le lecteur. L'exemple le plus incroyable, que j'aime à rappeler parfois, est la fameuse anecdote sur Hemingway qui se vantait de pouvoir écrire une histoire en sept mots. A la question "quels sont ces sept mots ?", il répondit : "A vendre : chaussures d'enfant, jamais utilisées", ce qui constitue, à mes yeux, la plus géniale des démonstrations de dépassement des contraintes. L'économie de moyens, de temps, de caractères ou de pages demande une efficacité accrue. Elle est ici présente.

Enfin, je terminerai par Le Thaumatrope, de Michel Salvino. Là encore seulement quatre planches mais des qualités énormes à tous les niveaux. Le dessin est particulièrement impressionnant (et peut même mettre mal à l'aise, un peu à la Corben, même si certaines scènes sont parfois difficiles à déchiffrer), le sujet de départ (la persistance rétinienne) est fascinant, le développement est habile et les effets... inattendus. Un petit exemple, à un moment, il est question d'un chat qui s'appelle Schopenhauer (ce qui est logique par rapport au contexte) et, lors de ma première lecture, j'ai en fait lu Schrödinger (ce qui peut faire sens avec la persistance rétinienne, l'oiseau du début étant à la fois en cage et hors de la cage). Du coup, je me demande si je deviens aussi cinglé que le personnage du récit ou si, seulement, je me fais avoir par un petit tour d'auteur, comme on les aime. Je vais opter pour la deuxième solution, d'une parce que ça m'arrange, et de deux parce que, vraiment, ces auteurs là sont très doués.

Du burlesque bon enfant entrecoupé d'expériences plus sérieuses ou étranges.
L'ensemble est en tout cas d'un haut niveau, on en ressort avec le sourire aux lèvres et la satisfaction de constater que le monde amateur ne l'est pas tant que ça.

Le blog de Spermag
Le blog de Non?Si!