18 juillet 2011

Un Hiver de Glace

On profite du calme de la période estivale pour se pencher sur une petite pépite de 2010 : Un Hiver de Glace.

Ree Dolly vit dans les Ozark Mountains. Une région froide, dure, dont les traditions échappent presque totalement aux lois fédérales. C'est sur un sol rocailleux et grisâtre que les Dolly, et bien d'autres familles, ont survécu plus que prospéré. Pour Ree, cet hiver risque bien d'être le dernier. Son père a disparu. Recherché par les autorités, il a hypothéqué sa maison pour payer sa caution. S'il ne répond pas à la convocation du tribunal, Ree va tout perdre... et se retrouver seule, sans toit, pour s'occuper de ses deux petits frères et de sa mère malade.
Ree décide alors de tout faire pour retrouver son père. Quitte à se mettre à dos l'oncle Larme, Petit Arthur ou la puissante famille Thump. Certains fabriquent de la coke. La plupart ont déjà tué. Tous respectent la loi du silence.
C'est ce silence que Ree doit briser pour sauver sa famille. Ou la condamner définitivement...

La collection Rivages/Casterman/Noir commence tout de même à contenir quelques oeuvres de taille, comme Shutter Island ou Dernière Station avant l'Autoroute. En général, l'on sait que l'on va se trouver devant un bon vieux polar noir, mais également devant un récit subtil, souvent émouvant, où les flingues et les coups de poing ne font pas tout. C'est cette fois encore, fort heureusement, le cas.
Un Hiver de Glace est l'adaptation de Winter's Bone, du romancier Daniel Woodrell. La transposition sur papier est assurée par Romain Renard, qui fait montre ici d'un talent exceptionnel. Il est peu de dire que ses dessins sont magnifiques, envoutants et parfaitement maîtrisés. Les teintes sépia rendent parfaitement l'atmosphère sinistre dans laquelle baigne ces familles, au destin aussi violent que dramatique. Mais bien loin de ne se préoccuper que de l'aspect sombre, Renard montre également la beauté brute du paysage, les incroyables étendues neigeuses, décors dans lesquels évoluent des personnages aux visages marqués et expressifs. L'artiste utilise parfaitement le medium BD, notamment en faisant parfois l'économie du texte lorsque l'image seule évoque déjà l'essentiel. Et que dire notamment de l'utilisation - sublime - de la pluie, dans laquelle se dévoile les ombres du passé ? Comme si les habitants ne faisaient plus qu'un avec le lieu, comme si leurs coeurs s'étaient peu à peu habitués à la roche, aux coups, à l'indicible. C'est tout simplement magistral.

L'histoire en elle-même est d'une grande subtilité. Il y a bien quelques coups (de poing, de pied, de feu), un vrai suspens, de bons gros méchants, mais l'on échappe à toutes les idées reçues du genre pour finalement plonger dans le véritable enfer, celui qui ne permet pas de séparer le Bien du Mal, celui que l'on ne peut dénoncer tellement il est proche, celui qui met le feu à nos vies sans que l'on puisse compter sur une aide extérieure pour éteindre l'incendie.
Sur cet échiquier particulier, où l'on perd dès que l'on joue, Ree apparaît comme un simple pion. Malmenée, effrayée, poussée à bout, elle a contre elle la justice, le poids des traditions, le destin et les connards du coin. Beaucoup pour une jeune fille. Woodrell a cependant évité d'en faire une Rambo au féminin. Ce sont les coups qu'elle encaisse qui la rendent admirable. Non parce qu'elle souffre, mais parce qu'elle se relève malgré la souffrance. 
Le silence qu'elle doit briser, comme un horrible cocon de glace, se matérialisera d'une bien répugnante façon. Quant au final, il est à l'image du reste, magnifique et bien amené, notamment par les non-dits, à la puissance évocatrice incroyable.

Plus qu'un polar, une belle histoire qui tape autant à l'oeil qu'au bide.