02 janvier 2011

Dernière station avant l'autoroute

Adaptation BD d'un polar écrit par un ex flic, Dernière Station avant l'Autoroute surprend, accroche et laisse parfois le lecteur sur une faim peut-être pas si involontaire qu'il n'y paraît.

Flic de nuit. Plus qu'une profession, un sacerdoce. Une fonction qui bouffe tout ; la vie privée, la santé, le moral. Même en étant commandant, il faut se taper le sale boulot. Etre là quand des squatteurs crament dans un putain d'immeuble désaffecté, compter les membres quand des tonnes de cadavres s'empilent suite à un épouvantable accident...
Le soleil n'est jamais nulle part. A la place, il y a cette nuit éternelle et glauque, qui pue le mauvais whisky et le tabac froid. Au début, on se demande comment tenir. A la fin, on se demande surtout pourquoi.

Voilà un récit brut et dérangeant, autant par le propos sous-jacent que le parti pris de l'auteur. L'histoire est tirée d'un roman de Hugues Pagan. L'homme est un ancien professeur de philo, ancien flic également, ayant bossé à la criminelle, aux RG, puis ayant basculé dans l'enfer de la nuit. Là où les flics sont essorés, rincés, transformés en spectres au regard vide. Pour Pagan, tout bascule en 1988, lors de la catastrophe ferroviaire qui ensanglante Lyon. Il passe treize heures à identifier des cadavres déchiquetés, dans l'odeur des tripes et des excréments. Il côtoie l'indicible, frôle la limite... pète les plombs. Et on les pèterait à moins. Pour le remercier, sa hiérarchie lui offrira une mutation en guise de sanction. Parce qu'il sait écrire, et malgré une grosse déprime et une envie d'en finir, il va exorciser ses démons en les projetant sur les pages ou les écrans (c'est à lui que l'on doit notamment le concept de Mafiosa, une série TV qui fait plutôt bonne figure parmi l'habituelle ridicule production franchouillarde).
Bref, quand le salut d'un homme coïncide avec un vrai plaisir de lecteur, autant s'en réjouir.

Mais nous parlons ici d'une adaptation. Le scénario est écrit par Didier Daenincks, les dessins sont de Mako, le tout est publié dans la collection Rivages/Casterman/Noir, dans laquelle l'on peut trouver le très bon Shutter Island par exemple.
Niveau dessin, le style est plutôt agréable, réaliste mais teinté d'une sobriété bienvenue. L'on regrettera cependant une ou deux cases où les personnages flirtent avec des proportions quelque peu hasardeuses. Le travail du scénariste n'a pas dû être des plus simples. Tout d'abord, il faut jongler avec le support bien particulier de la bande dessinée et quelques tirades très "écrites", permettant de rendre certains instants plus dramatiques, drôles ou poétiques. Mais ce qui convient à un roman ou une nouvelle ne fonctionne pas toujours dans un registre graphique. Pas sans une certaine redondance en tout cas, ou parfois même un contraste assez malheureux. Un exemple : une observation amusante du narrateur qui "pense" à un moment : "sa jupe s'arrêtait là où d'autres commencent". Voilà une jolie tournure et une élégante manière de dire les choses, mais cela renvoie du coup le dessin à une illustration fade et molle, manquant même d'audace vu le contexte. Or la BD, c'est un équilibre. Une alchimie. Et à trop courir derrière le texte, l'on peut rapidement vider le dessin de tout son potentiel.
L'intrigue policière, elle, n'est pas secondaire, comme j'ai pu le lire ici ou là, mais bien totalement absente. Il est même fait allusion, dans certains résumés trouvés sur le net, à une histoire de disquette dont il n'est pourtant jamais question. Tout est centré sur le devenir du personnage principal, certes parfois un peu caricatural, mais après tout, les caricatures sont souvent issues d'une vérité. Flic est un métier qui laisse des traces. Ici, elles sont visibles et ce n'est pas un mal. Si l'alcoolisme et l'envie de s'en loger une dans la tronche sont abordés, ce n'est pas un effet de style, c'est une triste réalité, plus présente que l'on ne voudrait bien le croire.

Contrairement à ce que les premières pages laissaient augurer, il s'agit plus d'une sorte de violente introspection que d'une véritable fiction policière. Il faut un moment avant d'être embarqué dans cet univers moite et âpre, mais une fois pris à la gorge, l'on est plutôt agréablement surpris. Notamment par le refus de céder à certaines facilités. Ici, pas de héros, de happy end ou de complot déjoué à la dernière seconde. Juste la réalité, sinistre et banale, avec ses moments de spleen et ses injections d'adrénaline. La cover en prend un supplément de sens : montrant un type dont on ne voit pas le visage, avec un flingue à la main et une bouteille à ses pieds, elle suggère un regard bas, qui nous cache confortablement l'identité de ceux qui, pour nous protéger et assurer un semblant d'ordre, sont jetés dans un enfer dont, souvent, ils ne peuvent sortir que par l'oubli nauséeux consécutif à l'addiction ou l'acte ultime.

Une BD troublante, faisant volontairement fi des règles "admises" du polar, et laissant élégamment le lecteur combler des interrogations qui n'ont, de toute façon, pas de réelles réponses.