18 janvier 2011

En attendant que le vent tourne

Quelques enfants, une cabane et des sentiments violents et contradictoires constituent la matière première de En attendant que le vent tourne, l'une des plus belles sorties BD du mois.

Florentin, Xavier et Pierrot sont des gamins comme tant d'autres, qui profitent de l'été pour explorer les environs du petit village de Dravert. La découverte d'un vieux fauteuil et d'un pneu dans une décharge suffit pour leur donner envie d'aménager une cabane dans la forêt. Bientôt, ils trouvent l'arbre idéal. Un arbre qui permettrait d'accueillir un poste de guet et même quelques fortifications pour se défendre de leurs ennemis imaginaires.
Malheureusement, les ennemis ne resteront pas longtemps imaginaires. Parce que la nature est belliqueuse. Parce que le monde de l'enfance est violent. Parce que parfois aussi, l'on agit sur un coup de tête, sur un trop-plein de peine, sans réellement mesurer les conséquences d'actes qui semblaient bien anodins sur le moment.
Cet été là, pour les trois amis, il y aura des bleus, des bosses, quelques larmes et surtout un incendie, allumé dans le coeur de l'un d'entre eux et qui pourrait bien se propager à la réalité environnante...

Il y a des livres qui vous accrochent au premier regard, rien que par la beauté prometteuse d'une couverture ou par le mystère poétique d'un titre. C'est le cas de cette première oeuvre de Blaise Guinin, qui signe scénario et dessins, et est accompagné de Robin Guinin qui, lui, s'est chargé de la colorisation.
Dans un premier temps, l'on pourrait croire à tort que ce récit n'est destiné qu'aux enfants, pourtant, l'écriture, fine et sensible, ainsi que la thématique, universelle et intemporelle, vont vite détromper le lecteur. Avec ce mélange de nonchalance et de drame qui n'appartient qu'au monde de l'enfance, l'auteur parvient à mettre en scène, avec une grande justesse, ces petits moments qui marquent un gosse et, mieux encore, qui façonneront l'adulte qu'il deviendra. Peur, rancune, amour, timidité, les personnages, terriblement attachants, passent par le spectre de presque toutes les émotions possibles, jusqu'au dénouement final, angoissant et pourtant drôle.
Notons que les dialogues évitent l'écueil récurrent de l'infantilisation (faire parler des enfants comme nous pensons qu'ils parlent est sans doute ce qu'il y a de pire comme erreur pour un auteur), et que les textes descriptifs, bien que rares, sont également d'une grande qualité.

Graphiquement, l'artiste a opté pour un style à la fois tendre et naïf, qui convient parfaitement à l'histoire et se révèle aussi efficace qu'esthétique. Et en plus d'être bien dessinées, les planches, bénéficiant d'une mise en couleurs habile, parviennent à rendre compte des différentes ambiances ; le calme de la forêt, la mélancolie du crépuscule ou encore la lourdeur inquiétante du ciel qui précède l'orage, tout sonne juste et flatte le regard.
Mine de rien, une fois la dernière page tournée, l'on ne peut que se rendre à l'évidence : ce livre est une pure merveille. Un peu trop court peut-être malgré ses 130 pages (car elles se dévorent vite), mais foncièrement bon. L'intrigue est simple, sans être simpliste, mais elle parlera sans doute au plus grand nombre. Surtout, les enjeux qui sont décrits sont les nôtres. Car petits ou grands, nous continuons à être maladroits, à mal agir parfois, à aimer sans oser le dire. La jeunesse des héros n'a finalement qu'un avantage ici, elle leur permet de penser qu'une fois plus grand, les bêtises s'arrêtent. On sait tous bien sûr que c'est faux, l'adulte n'étant qu'un grand enfant à la capacité de nuisance démultipliée.

Ce roman graphique est édité par Casterman. Cover souple, petit format, pour une quinzaine d'euros. Inutile de dire que ça les vaut.

Un petit moment hors du temps, arraché à l'enfance.
Doux et étrangement douloureux à la fois.

"La littérature, je l'ai, lentement, voulu montrer, c'est l'enfance enfin retrouvée."
Georges Bataille