12 juillet 2008

Wanted : le crime a fini par payer

Le Wanted de Millar est maintenant disponible en VF chez Delcourt. Sans doute l'effet de la sortie imminente du film. Plutôt que d'aller voir une adaptation, choisissez de lire le comic.

Wesley Gibson est votre pire cauchemar. Ce que vous ne voulez pas être mais êtes un peu fatalement. Il mène une vie banale, noyée dans la lâcheté et le renoncement. Il est harcelé au boulot par une supérieure qui le méprise, sa copine le trompe avec son meilleur ami et une bonne partie de Manhattan, une bande de chicanos se fout régulièrement de lui à la sortie du bus... et Wesley ne fait rien. Il encaisse. En silence. Parce qu'à côté de Wesley, un eunuque aurait plus de couilles.
Et puis vient le jour de l'héritage. Car ce que la masse grouillante ignore, c'est que le monde est dirigé depuis 1986 par des super-vilains. Cinq familles se sont partagées le monde en secret après la chute des super-héros. C'est maintenant la Fraternité qui règne en maître sur toute la planète. Et le père de Wesley en faisait partie. Il était le Killer, l'un des plus grands. Mais pour reprendre le flambeau, il va falloir apprendre. Apprendre à riposter, à faire mal, à enculer tout et tout le monde.
Parce que seul le crime paie.

Ah, nous y voilà. Cette adaptation française était attendue depuis un bon moment, autant dire que les volumes de Wanted se sont vendus comme des petits pains (Amazon était en rupture de stock dès le jour de sa sortie). Le scénario est de Mark Millar qui signe ici une oeuvre décomplexée et résolument outrancière. Dans Wanted, le héros est le moins salaud du lot et ce ne sont pas les gentils qui gagnent à la fin. Tout ici est censé franchir les barrières du politiquement correct, des dialogues aux crimes gratuits en passant par les noms et l'aspect de certains personnages ("Tas de merde", une créature constituée des excréments de tueurs en série et de célèbres dictateurs ou encore "Gros con", une copie trisomique du premier super-héros).
Est-ce que Millar va trop loin dans sa volonté de choquer ? Non, pas forcément, l'ensemble étant suffisamment habile et original pour nous plonger dans un second degré complice. De nombreuses références aux comics en général ou à certains personnages connus en particulier feront d'ailleurs sourire les habitués de Marvel et DC Comics. Attention, il ne s'agit pas d'une parodie pour autant, plutôt d'une sorte de Watchmen revisité présentant la version des "enculés" pour reprendre un terme cher à l'auteur. Le tout modernisé par l'élégant graphisme de J.G. Jones.

Reste le message final, encensé d'ailleurs par Vaughan dans un petit mot qui suit la postface de Millar. Et là, ça coince un peu. Autant l'auteur de Civil War et Kick-Ass est un excellent conteur, maîtrisant parfaitement son histoire et des personnages qu'il sait vite rendre attachants, autant ses idées simplistes - qu'il se croit toujours un devoir de vouloir imposer - sur la société ou la politique tombent à plat.
Pourquoi diable vouloir ajouter un semblant de morale à cette excellente histoire ? Un peu comme si le divertissement ne suffisait pas en soi ou comme si les lecteurs étaient trop stupides pour tirer leurs propres conclusions. Millar nous livre dans les deux dernières planches une sorte de prêt-à-penser ridicule qui se veut malin (et courageux selon Vaughan) mais qui reste trop vague et trop à la mode pour mériter un tel jugement.
Pour Millar, la société de consommation est une monstruosité (il ne vend pas ses livres ?) et le travail une forme d'esclavagisme. Evidemment, le type qui marne à l'usine, dans un boulot qu'il exècre, ne peut qu'être d'accord avec ce jugement à l'emporte-pièce. Mais qu'en est-il de la responsabilité individuelle ? Le monde n'est-il pas ce que nous en faisons ? Et si certains le subissent, d'autres, comme Millar, ont la chance d'allier leur passion et leurs sources de revenu. Ce n'est pas seulement lié qu'aux professions artistiques d'ailleurs, bien des gens qui pratiquent des métiers manuels ou qui travaillent au contact de la nature ou des animaux sont heureux de leur sort. Et même si Millar avait raison sur l'essentiel, n'est-il pas facile de se plaindre de l'arbre lorsque, chaque jour, l'on en mange les fruits ?

J'arrête là mes digressions sur le "millarisme" et préfère rester sur la bonne impression générale. Car, ne vous y trompez pas, il s'agit ici d'une sacrée bonne histoire, contée par un artiste talentueux mais qui devrait essayer, au moins une fois, d'avoir autant d'audace dans sa réflexion que dans ses dialogues. Ou mieux, qui devrait arrêter d'apporter des réponses sirupeuses là où il n'y a que de mauvaises questions.
Un jour où l'autre, les scénaristes comprendront (c'est déjà le cas pour beaucoup) que leur boulot consiste à raconter des histoires, pas à nous emmerder avec leur philosophie issue des conversations du repas dominical, du poulet plein la bouche et de la mayonnaise plein les neurones. Ou alors, il faudrait que les idées soient du niveau de la narration, et pour cela, il faudrait abandonner les déclinaisons habituelles du fameux "les méchants, c'est pas gentil et la guerre c'est bien du malheur."

Mince, je voulais dire du bien de ce comic et je me rends compte que je suis en train de dire du mal de Millar. Bon, ne prenez pas tout ce que je dis au pied de la lettre, après tout, je ne suis qu'un vieux ronchon misanthrope qui n'aime pas se voir asséner des petites idées étroites, surtout lorsque l'on veut leur donner l'apparence de la rébellion. Reste tout de même une fascinante plongée dans le côté obscur du pouvoir.
Achetez ce truc, lisez-le et prenez du plaisir sans vous laisser berner par les deux dernières pages. Elles ne sont là que pour essayer de rendre culte une saga qui le méritait déjà sans elles. ;o)