22 mai 2009

Punisher : une dans la chambre

Le run d'Ennis prend fin dans le Punisher #13 de la collection Max.

Ils sont huit. Huit généraux particulièrement gênés par le Punisher, surtout depuis l'opération Barbarossa. Ils ont bien essayé de mettre un tueur psychopathe à ses trousses, mais même Barracuda s'est révélé inefficace devant Castle. Les généraux corrompus vont alors avoir l'idée d'opposer au justicier les seuls types qu'il ne pourra pas descendre : des soldats américains.
Le colonel Howe et ses hommes de la Delta Force ont donc pour mission de traquer Castle et surtout de récupérer une précieuse cassette vidéo qui pourrait mettre en péril la paisible retraite dorée que se sont préparée les fameux généraux qui oeuvrent dans l'ombre et tirent les ficelles depuis si longtemps.
Huit généraux.
Et sept balles dans le chargeur. Plus une dans la chambre.

Il est des noms qui resteront longtemps associés à une série tant le passage d'un auteur aura été marquant. C'est le cas de Bendis sur Daredevil, de Vaughan sur Runaways et c'est évidemment le cas de Garth Ennis sur la série Punisher qu'il quitte ici de bien belle façon. Graphiquement, c'est Goran Parlov qui rempile pour l'intégralité des six épisodes regroupés ici, ce qui nous permet d'éviter les approximations d'un Chaykin. Pas plus mal. Notons que Parlov fait ressembler l'un des personnages à l'acteur Morgan Freeman qui "campe" son rôle, plein de sagesse et de contenu, à merveille ! Même dessiné, il joue bien. ;o)
Donc, cette dernière saga d'Ennis met un terme à une sorte de complot dont nous avions eu vent depuis de nombreux tomes et qui avait mené Castle jusqu'en Russie. Le final apporte une réelle conclusion et se fait, parallèlement, sur fond de guerre du Vietnam, les planches étant entrecoupées par des extraits d'un livre (imaginaire) traitant de cette guerre et du Punisher. Evidemment, il faut voir là un parallèle avec des conflits plus actuels, et notamment une condamnation du complexe militaro-industriel et de certaines sociétés (Halliburton étant même citée ouvertement).

Et là, je suis obligé d'émettre une réserve. L'idéologie défendue par Ennis me semble bien trop simpliste (et surtout elle est tellement répandue que l'on ne voit pas la nécessité, pour l'artiste, d'enfoncer le clou). Oh, bien sûr, dans l'absolu, je suis d'accord sur l'essentiel. La paix est préférable à la guerre. Il vaut mieux qu'un type passe une belle vie au calme, devienne père et grand-père, plutôt que de se faire descendre à 20 ans dans un désert ou une jungle. Et c'est mieux quand il fait beau plutôt que lorsqu'il pleut. Seulement, dans le monde réel, le soleil finit toujours, un jour ou l'autre, par se cacher derrière d'épais nuages et la pluie par tomber.
C'est dans l'ordre des choses. Et l'on ne fait pas plus la guerre pour le pétrole ou la vente de munitions que l'on ne se bat, à l'échelle individuelle, pour de basses raisons économiques. L'homme est, par essence, un prédateur. Nerveux et brutal. Parfois très intelligent, d'autres fois très con, mais il est ainsi fait qu'il est génétiquement programmé pour fuir ou attaquer lorsqu'il se sent menacé. Et l'on ne peut pas tout le temps fuir, sauf peut-être lorsque l'on raisonne dans l'absolu, à l'abri d'un confortable salon parisien où le cuir des épais fauteuils n'a pas le temps de refroidir, chauffé qu'il est par les fesses grasses et larges d'intellectuels pleins de bons sentiments et pressés de condamner les égarements du bas peuple.

Mais revenons à notre propos. A un moment, Ennis, par l'intermédiaire de l'un de ses personnages, compare le Vietnam à la deuxième guerre mondiale et se désespère de ne pas trouver, pour le premier conflit, la noblesse qu'il accorde au second. Il y aurait donc des guerres propres, ou justifiables, et d'autres non. La deuxième guerre mondiale, avec une industrialisation de l'assassinat d'un côté et le massacre de civils par des bombardements massifs de l'autre, ne me semble pourtant guère plus enviable que le Vietnam. 14-18, avec ses pratiques monstrueuses, semble assez peu auréolée de bonnes intentions également, à moins de considérer le chlore, l'arsine, le phosgène, l'ypérite ou la chloropicrine comme de gentils gaz hilarants. Et même en remontant plus loin, la guerre civile américaine, qui déchira le pays de 1861 à 1865, me paraît assez peu engageante tant il est difficile de prendre en exemple le conflit où le plus grand nombre d'américains trouva la mort.
Je crois donc qu'Ennis se trompe. Il pense qu'il y a des guerres qui sont propres et que les sales sont évitables, je suis persuadé qu'elles sont toutes dégueulasses et parfaitement inéluctables. Pas à cause du pognon comme on veut nous le faire croire afin de vite nous donner bonne conscience (en nous donnant à ronger les os de bons gros méchants), mais à cause de la nature profonde de l'être humain.

Et au milieu de toutes ces réflexions, Castle surnage. Il s'en tape, il a abandonné le questionnement et a choisi son camp. Il est la plénitude, la Justice dans ce qu'elle a de plus orgasmique. Il a choisi de protéger les innocents plutôt que de trouver des excuses aux criminels. Et en tuant, il sauve des vies. C'est un monstre. Mais un monstre avec une éthique, un code de l'honneur, une morale. Un homme, un vrai. Et c'est tellement rare... même dans les comics.
Quant aux auteurs qui condamnent facilement et dans le sens du vent, c'est leur droit. Mais quoi qu'ils disent, rien ne changera l'homme. Car l'art n'est qu'une parenthèse.
Une courte et jolie parenthèse en attendant la pluie.

Un final manichéen et bien-pensant qui ne convient pas vraiment au vieux Frank. Ceci dit, le talent de conteur d'Ennis est tel que cela s'avale sans que l'on s'en rende compte. Et puis Morgan Freeman joue dedans. ;o)

"[...] c'est ça qui me tue, car quand je suis parti, j'étais un patriote, et ils ont fait de moi un cynique."
Bill Torrance, sous la plume de Garth Ennis.


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Tome #12 : Long Cold Dark