06 mai 2009

Les tribulations d'un Comic en Gaule

Pour les passionnés anglophones, pas de problème, le Net et le niveau actuel de l’euro permettent d’acquérir de nombreux TPB à prix raisonnable. Pour l’habitué de la VF commence, par contre, un petit parcours du combattant entre les nombreuses – et très inégales – maisons d’édition françaises. Le comic, cette bestiole attrayante mais souvent méprisée, est-il bien traité de notre côté de l’Atlantique ?

Panini ou la situation de quasi monopole mainstream
A l’heure actuelle, difficile de faire sans Panini, les vendeurs d’autocoll… heu… l’éditeur, pardon, possédant les droits Marvel et DC Comics. L’on pourrait penser que pour DC, l’opération est moins rentable, mais si l’univers purement super-héroïque DC a moins de succès que celui de la Maison des Idées, il ne faut pas oublier les collections Wildstorm et, surtout, Vertigo, véritables niches créatives ayant donné naissance à de prestigieuses séries.
Que dire de Panini…
Je crois sincèrement (je n’ai rien personnellement contre cet éditeur) que, à 90%, Panini est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire et ce dans presque tous les domaines. Les traductions sont souvent exécrables (fautes de français énormes, confusion dans les personnages, expressions employées à mauvais escient, style littéraire à chier, et j’en passe). La politique éditoriale est stupide et fondée en grande partie sur l’actualité d’un autre medium, à savoir le cinéma, ce qui peut à la rigueur se comprendre pour Marvel mais beaucoup moins pour Panini. Certaines séries passent d’une collection à une autre, même à l’intérieur du même univers éditorial (librairie ou kiosque), ce qui ne favorise pas vraiment la lisibilité des titres. Plusieurs collections font double emploi, d’autres sont mortes peu après leur naissance. Pour les collections censées être les plus prestigieuses, non seulement les bonus sont inexistants mais, en plus, le nombre d’épisodes a tendance à se réduire alors que les prix augmentent. Sur le Net, le bilan n’est pas plus glorieux avec un site d’une pauvreté affligeante, des dates de sortie erronées ou encore des mises à jour aléatoires. Et je ne parle même pas du forum gangrené par les ayatollahs du bon goût.
Bref, le bilan n’est pas folichon pour les gens qui sont un tout petit peu exigeants.
Reste bien sûr de (petits) points positifs. Les rééditions récentes de Watchmen notamment, dont une très abordable à 15 euros. La reprise de défunts titres Semic, comme Fables ou Y, the last man. L’envie de bien faire aussi… non, là je plaisante.

Delcourt ou l’excellence à la française
Toute la Gaule est occupée par Panini. Toute ? Non, car un grand éditeur résiste encore et toujours à l’envahisseur ! Après avoir été malmené par la sandwicherie, il existe un oasis de bon sens et de professionnalisme où l’on retrouve espoir dans le genre humain et cet endroit a pour nom Delcourt. Normalement, il s’agit en fait juste là d’un travail basique et évident, mais l’on finit par remercier les dieux juste pour le fait de pouvoir lire trois pages d’affilée sans fautes.
Et puis, Delcourt, c’est aussi une véritable vision d’éditeur, une rigueur, des choix pertinents.
L’on peut citer Walking Dead parmi leurs meilleures séries (et accessoirement leurs meilleures ventes), mais aussi de véritables petits bijoux comme les Girls des frères Luna ou le plus récent Umbrella Academy. Et que dire du désormais classique Hellboy ?
Voilà quelques titres forts pour ceux qui connaissent un peu la BD américaine, mais l’on aurait tort de croire que Delcourt ne surfe que sur les succès « annoncés ». Delcourt c’est aussi Black Hole (bien plus difficilement abordable qu’un Walking Dead, convenons-en), Freshmen (série de qualité mais totalement inconnue) ou encore L’Augure ou Small Gods, des séries qui, si elles ne sont pas des chef-d’œuvres, restent de vrais bons moments de lecture.
Delcourt c’est un peu, pour faire court, la raison de garder le sourire dans un milieu où tout s’effondre. Jamais je ne me suis senti volé ou insulté en achetant une œuvre de cet éditeur tant son travail est palpable et réel.

Les outsiders : Wetta, Akileos, Kymera…
Alors, en gros, l’on pourrait dire que Panini a toutes les grandes séries, Delcourt les trucs indépendants ou un peu plus pointus, et il ne resterait donc, pour les autres, que des miettes.
Faux ! Heureusement. ;o)
Il existe, dans l’univers de l’édition, de nombreuses galaxies BD et, parmi elles, plusieurs planètes accueillant des comics souvent dignes d’intérêt.
Commençons par Wetta. Je le dis tout de suite, cet éditeur est loin d’être parfait et l’on n’aura pas de mal à trouver des coquilles dans ses publications. Néanmoins, Wetta a retenu mon attention non seulement par une politique éditoriale plutôt sensée (tournant autour des rencontres improbables et des comics horrifiques, comme Batman vs Predator) et par une véritable bonne volonté concernant les « produits finis » : les bonus sont souvent là, même dans des ouvrages à prix réduits, et divers petits plus sentent bon la passion, comme des éditions spéciales en coffret faisant le bonheur des collectionneurs sans pour autant les ruiner (cf Kiss). Bref, une petite structure non exempte de défauts mais affichant une vraie sincérité dans la démarche et l’inventivité.
Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’y a pas que des « miettes » dans le catalogue de ces fameux outsiders. Ainsi, l’on peut trouver, chez Akileos, non seulement de forts beaux ouvrages sur des artistes connus (Tim Sale notamment), mais l’éditeur permet également de jeter un œil sur des ODNI (objets dessinés non identifiés) comme Strangehaven.
Pour Kymera, l’on peut noter les Luther Arkwright de Talbot ou les Strangers in Paradise de Terry Moore, des ouvrages très différents mais vraiment enthousiasmants.
Là encore le texte n’est pas toujours parfait et, s’il est nécessaire de le déplorer (car, après tout, écrire sans faute n’est pas le propre de l’éditeur, une simple secrétaire est capable de cet « exploit », il s’agit donc là d’hygiène élémentaire, les assiettes ne sont pas propres alors que l’on devrait, en tant que lecteurs, juger uniquement les plats), il convient d’être plus indulgent, ne serait-ce que parce que certains géants sont, eux, tout aussi coupables et laxistes.

Les oubliés ?
Oui, bon, vous savez, je traite cet article comme un peu tous mes sujets de fond. Il ne s’agit pas de faire une liste exhaustive ou d'aboutir à une sorte de référence encyclopédique mais de parler de ce que j’aime à travers ce qui me semble le plus intéressant ou révélateur. J’ai récemment évoqué Editions USA par exemple (et pas qu’en bien) lors d’un sujet sur La Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Donc, oui, je laisse certaines maisons sur le côté, par volonté et, sans doute aussi, par méconnaissance. Notons également que d’autres maisons, peu connues pour leurs avancées (modestes) dans le domaine du comic, s’essaient parfois au genre. Citons Dargaud parmi les plus connues (avec cet Ouvert la nuit par exemple). Et puis bien entendu, n'oublions pas Semic qui, par l'intermédiaire d'encyclopédies ou de petites pépites (comme Ruse) encore disponibles par l'intermédiaire du groupe Tournon, parvient encore à bouger un peu (vous inquiétez pas, c'est les nerfs) et à rappeler le rôle important que cet éditeur a tenu pendant longtemps (ne serait-ce qu'en éditant les excellents polars de Bendis).
 Il est évident que je n’ai qu’une vision partielle de ces fameuses galaxies éditoriales. Elle est toutefois suffisante pour dresser un état des lieux.

Le Siècle des Lumières Eteintes
Ne vous affolez pas, tout va mal !
Autrement dit, pour le type résolument optimiste, tout ne peut qu’aller mieux.
Tout va mal parce que la chose écrite n’est plus respectée et ne fait plus référence. A une époque, l’on incitait les gamins à lire. On les incitait mal, à l’école, et on les incitait parfois mieux, dans le cercle privé. Mais une chose était certaine : ce qui était écrit était valable, au moins sur le plan de la syntaxe. Et cela servait de fondation, de structure de base à la Pensée, cet animal presque mythique.
Aujourd’hui, des livres bardés de fautes sont publiés par des éditeurs incapables ou sans vergogne. Et si l’écrit institutionnel, l’écrit d’éditeur, l’écrit publié et vendu à grande échelle, n’est plus en mesure de garantir une hygiène minimum, alors, que reste-t-il ?
La VO ? Oui mais, honnêtement, ce n’est pas là la panacée. D’une part parce qu’il faut alors supposer que les gens sont plus rigoureux ailleurs qu’ici, ce qui n’est pas forcément vrai, d’autre part parce qu’il n’est pas toujours aisé de saisir les subtilités d’une langue étrangère et que, donc, dans cette hypothèse aussi, le plaisir du lecteur et le rôle de l’écrit s’amoindrissent.
A l’heure où bien des gens s’enflamment au nom d’une écologie de bazar, qui se soucie de la pollution intellectuelle que représente un Livre frappé par les fautes et la négligence ? Cette pollution est impalpable mais bien réelle. Et ses dégâts sont innombrables.
Orwell, dans 1984, montrait une langue appauvrie, maltraitée, expurgée de ses effets bénéfiques. Si elle ne suffit pas, à elle seule, à installer et maintenir une dictature, elle crée le meilleur allié des dictateurs : l’imbécillité. Sans mots, pas de raisonnement. Et à mots imparfaits, idées bancales. Et même sans parler de libertés fondamentales, il n'y a guère de plaisir à mener une vie d'imbécile heureux. La perfection n'étant pas de ce monde, il est difficile de l'exiger de la part des éditeurs, mais il est pour autant inacceptable de se réjouir de leurs tares, surtout lorsqu'elles sont si énormes. Tant qu'à être pris pour un imbécile, il faut cesser de sourire et commencer à grogner.
Personne n’aurait l’idée d’aller se faire soigner chez un individu qui, du jour au lendemain, s’improviserait médecin. Laisser nos yeux lécher les pages fadasses et les phrases nauséabondes d’individus sans talent et sans culture est tout aussi grave. Bien sûr, il arrive que l’on n’ait guère le choix, mais il ne faut jamais être dupe de la gesticulation des médiocres et encore moins se laisser endormir par l’habitude.
Car il est des sommeils dont on ne se réveille jamais.

"Les limites de ma langue sont les limites de mon monde."
Ludwig Wittgenstein