26 mai 2009

Maus - Des Souris et des Chats

Petite tentative de réflexion sur Maus, une oeuvre estampillée "chef-d'oeuvre" qu'il semble difficile de remettre en cause, même en ce qui concerne sa forme.

Art a un projet, raconter l'Holocauste en bande dessinée. Ou plutôt raconter, le plus fidèlement possible, ce qu'a vécu sa famille et notamment son père, Vladek. Régulièrement, le fils rencontre le père pour enregistrer ses confidences. Tout ne va pas sans mal. Vladek est pingre, maniaque, impossible à vivre... les relations sont donc tendues entre l'auteur et son géniteur.
Pourtant, bientôt, une histoire se dessine. Vladek raconte son parcours avec un souci du détail étonnant. Sans fioritures, sans éluder les bassesses et les moments les plus cruels. Il y a la guerre et la défaite de la Pologne. Il y a la fuite, les longues heures à rester cachés, en tremblant, ou à chercher de la nourriture. Il y a le ghetto. Les camps. Les trains où l'on meurt entassés les uns sur les autres et où ceux qui tombent essaient de taillader les jambes de ceux qui restent encore debout pour éviter de finir écrasés. Le travail forcé, la maladie, les coups, les morts. Il y a cette odeur doucereuse aussi, qui rappelle un mélange de plastique brûlé et de graisse.
Et, à la fin, des survivants.

Voilà longtemps que l'on me parle de Maus. A chaque fois, j'avais envie de lire ce bouquin mais, à chaque fois aussi, quand je le feuilletais en librairie, je le reposais. Je trouvais - et je trouve toujours - les dessins hideux. Oui, je sais, on doit dire "underground" normalement. C'est sûr que ça sonne mieux que "moche". C'est même devenu une sorte de blague à force, je ne ratais jamais une occasion de me moquer un peu de Spiegelman, par mail, en dessinant à la va-vite un "Heriss" (un hérisson beaucoup plus primaire que ses souris, je l'avoue) ou en esquissant un Goldorak version "underground" que j'envoyais à quelques amis fans de l'auteur. ;o)
Et puis finalement, j'ai craqué. Je me suis dit que l'histoire ne pouvait pas être pire que les dessins et j'ai franchi le pas. Bien m'en a pris.
Un mot tout d'abord sur les compliments que l'on retrouve sur la quatrième de couverture. Un type de l'hebdomadaire Le Point se demande par exemple pourquoi une "simple" BD peut être un grand livre. Sur le repli de la jaquette, Marek Halter, en y allant de son éloge, qualifie la BD de "forme réputée mineure". Bref, il est amusant de constater que ces gens, en voulant bien faire, réussissent en fait à insulter la bande dessinée en général. Peut-être en étaient-ils tous restés à Achille Talon et Buck Danny ? Allez savoir...

L'histoire et les dessins sont signés Art Spiegelman. Intéressons-nous d'abord au scénario.
L'auteur couvre une longue période de l'Histoire mais, là où la démarche est intéressante, c'est qu'il s'inclut lui-même dans le récit. De nombreuses scènes le montrent avec son père, lorsqu'il recueille de sa bouche les précieuses informations, ou encore sur sa planche à dessin, en train de réécouter les confidences paternelles sur un vieux magnétophone. En prenant le parti de nous montrer des bribes de son travail, et même de nous livrer ses doutes sur ses capacités à s'embarquer dans un tel projet, Spiegelman choisit une narration "du réel", en apparence dépouillée des effets habituels, pour mettre mieux en exergue les faits et rien que les faits.
Et il est peu de dire qu'ils se suffisent amplement à eux-mêmes.
Plusieurs anecdotes sont poignantes de simplicité et nous amènent à mieux comprendre la difficulté de rendre compte d'évènements aussi extrêmes. Que peut-il bien se passer dans la tête d'un homme qui en vient à remercier le ciel et pleurer de joie pour une paire de sabots à sa taille alors qu'il a passé une partie de l'hiver à marcher avec un pied nu ? L'on peut penser que ce n'est pas bien grave finalement. Seulement, au bout de deux heures, deux jours, deux semaines, qu'est-ce que l'on sait de la morsure du froid ? Bien évidemment, nous, pas grand-chose.
Le recul de l'artiste sur son propre père et sur lui-même est également assez ahurissant. Spiegelman n'épargne rien au lecteur, même ce qui pourrait passer, sous la plume d'un auteur non juif, pour des clichés antisémites honteux. Plus que d'un scénario, il s'agit d'une quête, sincère et vibrante. Un voyage qui ne résout rien mais qui pose les bonnes questions et s'offre même le luxe de nous offrir quelques pauses humoristiques.

Sur le plan graphique, là, c'est pas vraiment le même refrain. Alors, ok, je comprends, un peu, le but d'un style aussi... dépouillé. On s'identifie mieux, les faits ne sont pas parasités par une approche esthétique secondaire, l'on peut même y voir l'effet de "masque" dont parle McCloud dans L'Art Invisible. Mais, bon sang, qu'est-ce que c'est moche ! Pardon, qu'est-ce que c'est underground ! A croire que plus un style est austère, plus il est considéré sérieux. Pourtant, ne devrait-on pas, dans une démarche artistique telle que celle-ci, tenter, par une forme engageante, de rendre le fond accessible à tous ?
Je pense apprécier de nombreux styles, je suis même assez ouvert sur le plan de la diversité visuelle, mais là, heurk, faut s'accrocher. Et c'est un peu ce qui explique certaines choses (dont les critiques dithyrambiques de Télérama ou Umberto Eco, ces "grands supporters" de la BD en général, lol). Ce que les gens "sérieux" apprécient ici, c'est l'histoire. Et il est vrai qu'elle est magnifique. Mais si l'on fait aussi peu de cas du dessin dans une bande dessinée, pourquoi diable ne pas écrire un roman ?
Ou il est possible aussi que je ne sois qu'un gros plouc ignare qui n'apprécie que les choses "bien dessinées". Ouais, et alors ? Pourquoi pas. Peut-être aussi que j'ai une sensibilité suffisante pour ne pas avoir besoin de ces effets basiques auxquels certains ont recours. Quelle que soit la réponse, je m'oppose au fait que l'on puisse qualifier Maus de chef-d'oeuvre. L'histoire est puissante, émouvante, la manière dont Art se met en scène est très habile, mais les dessins ne méritent pas une telle appellation.
Maintenant, il est fort probable que de nombreux chantres de la tolérance (vous savez, ces gens qui vous donnent des leçons de morale à tout propos et qui, dès que vous émettez un point de vue contraire au leur, se transforment en ayatollahs de la pensée) condamnent vite et bien cet avis "indigne", je n'ai rien d'autre à leur opposer que ce fait : si je qualifiais Maus de chef-d'oeuvre, ce serait une insulte pour tous les artistes qui soignent la forme et n'ont pas peur de s'adresser à tous.

Une oeuvre intense dont la laideur de ce qu'elle dénonce n'excuse pas la laideur des planches.
(Maus est disponible, sous trois formes, chez Flammarion : soit deux livres avec couverture souple, soit ces mêmes ouvrages rassemblés dans un coffret ou encore une intégrale avec hardcover)

"- Quand j'étais petit, il m'arrivait de me demander lequel de mes parents j'aurais laissé les nazis emmener aux fours crématoires si je ne pouvais en sauver qu'un seul. D'habitude, je sauvais ma mère, tu crois que c'est normal ?
- Personne n'est normal."
Art et Françoise Spiegelman, sous la plume de Art Spiegelman.

"Chaque mot est comme une tache inutile sur le silence et le néant."
Samuel Beckett