12 mai 2009

Le petit garçon qui dessinait Daredevil

Retour sur un arc particulièrement somptueux, réédité à juste titre, voici quelques années, dans la collection Marvel Prestige.

Timmy revit sans cesse la même scène dans sa tête. Il la décrit parfois à voix haute, répétant inlassablement les mêmes descriptions, les mêmes dialogues. Il lui arrive aussi de la dessiner, sur des dizaines de pages. Traumatisé, enfermé dans une sorte d'autisme, Timmy est entièrement coupé du monde extérieur. Ni les médecins ni sa propre mère ne peuvent l'atteindre. L'enfant est prisonnier d'un combat fictif dans lequel revient toujours le même personnage. Daredevil.
Le journaliste Ben Urich est ému par le sort du gamin. Il va tenter d'abord d'écrire son histoire, mais qui se soucie de la disparition du père de Timmy, un criminel connu sous le nom de Triton ? Pas Jameson, le patron du Daily Bugle, en tout cas. Mais les vieux reporters ont un point commun avec les super-héros ; ils abandonnent rarement avant d'avoir tout tenté. Pour Urich commence alors une enquête dans le fol espoir de délivrer Timmy de la prison qu'il s'est construite.

Un petit mot tout d'abord sur la collection Marvel Prestige. Il s'agit d'albums cartonnés, au format européen, dans lesquels l'on retrouve habituellement des rééditions de séries Ultimate. L'on-going Daredevil a néanmoins eu droit, en 2003 et 2004, à deux volumes regroupant les quatre épisodes de l'arc Cauchemar (Wake Up en VO). Chronologiquement, cette histoire se situe après le passage de Kevin Smith sur la série (cf ce Deluxe) et avant le long run de Bendis et Maleev. C'est toutefois bien Brian Michael Bendis que l'on retrouve déjà au scénario alors que les dessins, eux, sont l'oeuvre de l'immense David Mack. Et là encore, c'est une claque visuelle.

Curieusement j'ai pu lire, ici ou là, d'assez mauvaises critiques sur le travail de Mack. D'un point de vue subjectif, l'on peut bien entendu être ou non sensible au style de l'artiste, mais il est tout de même indispensable de lui reconnaître une vraie vision ainsi que de porter à son crédit un véritable boulot, parfaitement abouti, et en cela, n'en déplaise à certains, le goût n'intervient pas.
L'on commence avec trois planches très classiques (qui font un peu penser à du Quesada) où Mack parvient à prouver qu'il pourrait parfaitement dessiner d'une manière basique s'il le désirait. Très vite cependant, l'on découvre que ces cases si familières sont en fait issues de l'imagination d'un enfant. Et lorsque l'on revient à la réalité, le talent de Mack explose. L'on peut déjà voir, ici, les prémices de ce qu'il affirmera plus tard dans Echo. Le monde est représenté de la manière dont les personnages (ou même les lecteurs) le perçoivent : trouble, entaché de nos affects, plein de symboles, de couleurs, de contours imparfaits.
Mack se sert du support visuel comme d'un medium à part entière qui exprime bien sûr l'action mais également l'état d'esprit des protagonistes. Ses techniques narratives sont multiples, outre les nuances que permettent ses magnifiques peintures, il va utiliser des découpages, des effets de transparence, des superpositions, son sens du détail va se nicher jusque dans les bords de page où il parvient à placer quelques griffonnages qui, là encore, nous renseignent autant par leur sens propre que par la manière dont ils sont tracés : malhabilement et à la va-vite ou encore, au contraire, de manière compulsive et entêtante.

Outre la beauté de cette oeuvre (dans laquelle Mack supplante totalement Bendis), c'est donc surtout son indéniable habileté qu'il convient de souligner. J'ai pourtant été étonné de lire (ici) que ce genre d'expérimentation ne convenait pas aux comics. Pourquoi diable faudrait-il qu'un genre ou qu'un medium se sclérose de lui-même en adoptant sciemment les tics et stéréotypes qu'on lui prête ? La Bande Dessinée, tout comme le roman, la peinture ou d'autres domaines encore, ne sont en rien limités par nature. Les frontières dont nous les affublons sont purement imaginaires ou, plutôt, elles dénotent une fin de l'imagination, de la volonté, du courage.
Je ne connais aucun véritable artiste qui puisse indéfiniment se complaire sur une voie tracée par d'autres. L'expérimentation, si elle est travaillée, si elle fait sens et n'exclut pas le lecteur, a sa place partout. Dans nos comics également. Tout simplement parce qu'ils ne sont pas, ou plutôt ne sont plus, une passion honteuse que l'enfant devrait abandonner pour pouvoir, un jour, revêtir ses habits d'adulte respectable. Dans la galaxie BD, la planète comic tient aujourd'hui une place importante et contient de très nombreuses oeuvres qui ont l'audace d'être à la fois sérieuses ET divertissantes. Un affront pour certains, pensez donc ! Un peintre au talent exceptionnel qui se mêle d'aller représenter des gugusses costumés plutôt que de faire des merdes minimalistes ou abstraites que des mondains pourraient applaudir, sans les comprendre, pendant qu'ils arpentent des galeries froides et tristes ou les sourires sont aussi figés sur les visages que les neurones dans les cervelles.
Des gens comme Mack montrent, s'il en était encore besoin, que l'art n'est pas une question de medium mais de travail, d'honnêteté, de talent et de respect.
Et rien que pour ça, ce type mérite une reconnaissance éternelle.

"Nous sommes des dinosaures face à quatre chaînes câblées qui diffusent des infos en continu, sans parler d'Internet. Et chaque jour, en regardant ses doigts tachés d'encre, un nouveau lecteur décide que c'est la dernière fois. Puis il allume la télé et voilà. Pourtant je pense que la réponse à nos problèmes est simple.
Il faut offrir aux lecteurs ce qu'ils ne trouveront pas ailleurs."
Ben Urich, sous la plume de Bendis.