Le petit garçon qui dessinait Daredevil
Retour sur un arc particulièrement somptueux, réédité à juste titre, voici quelques années, dans la collection Marvel Prestige.Timmy revit sans cesse la même scène dans sa tête. Il la décrit parfois à voix haute, répétant inlassablement les mêmes descriptions, les mêmes dialogues. Il lui arrive aussi de la dessiner, sur des dizaines de pages. Traumatisé, enfermé dans une sorte d'autisme, Timmy est entièrement coupé du monde extérieur. Ni les médecins ni sa propre mère ne peuvent l'atteindre. L'enfant est prisonnier d'un combat fictif dans lequel revient toujours le même personnage. Daredevil.
Le journaliste Ben Urich est ému par le sort du gamin. Il va tenter d'abord d'écrire son histoire, mais qui se soucie de la disparition du père de Timmy, un criminel connu sous le nom de Triton ? Pas Jameson, le patron du Daily Bugle, en tout cas. Mais les vieux reporters ont un point commun avec les super-héros ; ils abandonnent rarement avant d'avoir tout tenté. Pour Urich commence alors une enquête dans le fol espoir de délivrer Timmy de la prison qu'il s'est construite.
Un petit mot tout d'abord sur la collection Marvel Prestige. Il s'agit d'albums cartonnés, au format européen, dans lesquels l'on retrouve habituellement des rééditions de séries Ultimate. L'on-going Daredevil a néanmoins eu droit, en 2003 et 2004, à deux volumes regroupant les quatre épisodes de l'arc Cauchemar (Wake Up en VO). Chronologiquement, cette histoire se situe après le passage de Kevin Smith sur la série (cf ce Deluxe) et avant le long run de Bendis et Maleev. C'est toutefois bien Brian Michael Bendis que l'on retrouve déjà au scénario alors que les dessins, eux, sont l'oeuvre de l'immense David Mack. Et là encore, c'est une claque visuelle.
Curieusement j'ai pu lire, ici ou là, d'assez mauvaises critiques sur le travail de Mack. D'un point de vue subjectif, l'on peut bien entendu être ou non sensible au style de l'artiste, mais il est tout de même indispensable de lui reconnaître une vraie vision ainsi que de porter
à son crédit un véritable boulot, parfaitement abouti, et en cela, n'en déplaise à certains, le goût n'intervient pas.
à son crédit un véritable boulot, parfaitement abouti, et en cela, n'en déplaise à certains, le goût n'intervient pas.L'on commence avec trois planches très classiques (qui font un peu penser à du Quesada) où Mack parvient à prouver qu'il pourrait parfaitement dessiner d'une manière basique s'il le désirait. Très vite cependant, l'on découvre que ces cases si familières sont en fait issues de l'imagination d'un enfant. Et lorsque l'on revient à la réalité, le talent de Mack explose. L'on peut déjà voir, ici, les prémices de ce qu'il affirmera plus tard dans Echo. Le monde est représenté de la manière dont les personnages (ou même les lecteurs) le perçoivent : trouble, entaché de nos affects, plein de symboles, de couleurs, de contours imparfaits.
Mack se sert du support visuel comme d'un medium à part entière qui exprime bien sûr l'action mais également l'état d'esprit des protagonistes. Ses techniques narratives sont multiples, outre les nuances que permettent ses magnifiques peintures, il va utiliser des découpages, des effets de transparence, des superpositions, son sens du détail va se nicher jusque dans les bords de page où il parvient à placer quelques griffonnages qui, là encore, nous renseignent autant par leur sens propre que par la manière dont ils sont tracés : malhabilement et à la va-vite ou encore, au contraire, de manière compulsive et entêtante.
Outre la beauté de cette oeuvre (dans laquelle Mack supplante totalement Bendis), c'est donc surtout son indéniable habileté qu'il convient de souligner. J'ai pourtant été étonné de lire (ici) que ce genre d'expérimentation ne convenait pas aux comics. Pourquoi diable faudrait-il qu'un genre ou qu'un medium se sclérose de lui-même en adoptant sciemment les tics et stéréotypes
qu'on lui prête ? La Bande Dessinée, tout comme le roman, la peinture ou d'autres domaines encore, ne sont en rien limités par nature. Les frontières dont nous les affublons sont purement imaginaires ou, plutôt, elles dénotent une fin de l'imagination, de la volonté, du courage.
qu'on lui prête ? La Bande Dessinée, tout comme le roman, la peinture ou d'autres domaines encore, ne sont en rien limités par nature. Les frontières dont nous les affublons sont purement imaginaires ou, plutôt, elles dénotent une fin de l'imagination, de la volonté, du courage. Je ne connais aucun véritable artiste qui puisse indéfiniment se complaire sur une voie tracée par d'autres. L'expérimentation, si elle est travaillée, si elle fait sens et n'exclut pas le lecteur, a sa place partout. Dans nos comics également. Tout simplement parce qu'ils ne sont pas, ou plutôt ne sont plus, une passion honteuse que l'enfant devrait abandonner pour pouvoir, un jour, revêtir ses habits d'adulte respectable. Dans la galaxie BD, la planète comic tient aujourd'hui une place importante et contient de très nombreuses oeuvres qui ont l'audace d'être à la fois sérieuses ET divertissantes. Un affront pour certains, pensez donc ! Un peintre au talent exceptionnel qui se mêle d'aller représenter des gugusses costumés plutôt que de faire des merdes minimalistes ou abstraites que des mondains pourraient applaudir, sans les comprendre, pendant qu'ils arpentent des galeries froides et tristes ou les sourires sont aussi figés sur les visages que les neurones dans les cervelles.
Des gens comme Mack montrent, s'il en était encore besoin, que l'art n'est pas une question de medium mais de travail, d'honnêteté, de talent et de respect.
Et rien que pour ça, ce type mérite une reconnaissance éternelle.
"Nous sommes des dinosaures face à quatre chaînes câblées qui diffusent des infos en continu, sans parler d'Internet. Et chaque jour, en regardant ses doigts tachés d'encre, un nouveau lecteur décide que c'est la dernière fois. Puis il allume la télé et voilà. Pourtant je pense que la réponse à nos problèmes est simple.
Il faut offrir aux lecteurs ce qu'ils ne trouveront pas ailleurs."
Ben Urich, sous la plume de Bendis.




13 commentaires:
Moi aussi j'ai adoré ces épisodes de Daredevil tout comme ceux de Echo , au fait pour être précis ces épisodes se situent bien après les épisodes de Mack en tant que Scénariste sur DD mais ils se situent avant le passage de Gale et Winslade sur DD pour une saga en 6 parties (je crois ) sur le pitre, saga dont je n'ai toujours pas compris l'intérêt...
C'est sur qu'imposer des limites à un art c'est le restreindre, comme de dire que les comics ne sont faites que pour les enfants c'est vraiment restreindre cet art. Au fait cette histoire était sortie auparavant en édition kiosque dans le magazine Daredevil n°3
Dans Marvel Knights Daredevil pour être précis. ^^
Sinon excellent article Neault. J'aime bien Mack moi aussi et j'aime tout autant ta façon de parler de l'expérimentation.
Je n'avais pas connaissance de cette réédition en Prestige j'aimerais assez les trouver pour le format plus grand. Je me note ça sur ma liste spécial bouquinistes ^^
je suppose que la citation à la fin n'est pas un hasard ? parce qu'elle convient vraiment à ce que tu défends dans l'article.
et faut que je mette la main sur ce Echo en GN !!!!!
Non, ce n'est pas un hasard.
Pour info, le titre de l'article est, lui aussi, volontairement à double sens.
t'as lu des mauvaises critiques sur Mack ? je sais pas si je dois rire ou pleurer... Je conseille à tout le monde ses Kabuki sorti chez Panini où il officie également au scénario. Si j'ai le temps , je les chroniquerais un jour. D'ailleurs un film devrait sortir de ses comics book !
Oui j'ai lu des critiques assez dures, j'ai mis un lien vers un article qui évoque l'impossibilité apparente de l'expérimentation en comic mais il y a d'autres trucs, comme des avis de lecteurs, qui valent le détour (le dessin y étant qualifié d'affreux, entre autres joyeusetés) :
http://www.bdtheque.com/main.php?bdid=2938&action=6
C'est plus tellement dispo en neuf les Kabuki si ? Sinon j'ai encore de la place sur ma liste bouquiniste ^^
y a 3 intégrales, le premier n'est plus dispo d'après bd net mais renseigne toi chez ton libraire on ne sait jamais. C'est puissant.
J'ai adoré Echo, qui reste pour moi l'un des meilleurs comics jamais écrits. Je n'avais pourtant pas accroché à Cauchemars, je ne saurais dire pourquoi. Mais là, je dois dire que les planches que tu as mis dans ton article sont superbes. Ça me donne envie d'y retourner pour voir si je n'étais pas, des fois, passé un peu trop vite dessus.
Il en tient une bonne couche le Gilles!
Si même pour la BD il commence à y avoir des mecs qui prétendent garder le temple comme lui, on est mal barré.
Son article est un éloge de la médiocrité assez consternant. Ça me fait penser aux gens qui ne considèrent pas les comics ou les mangas parce que ça ne correspond pas à l'idée qu'ils se sont fait de la BD à travers leurs lectures d'enfances.
Le pire c'est que ce gars là n'est même pas un détracteur des comics à la base.
Les étroits d'esprit ont toujours été effrayés par le progrès, c'est une constante de notre Histoire.
Moi j'adore ce "Cauchemar" (Wake Up en anglais). Je le préfère même à l'Echo, car je trouve que la liberté artistique de Mack est encore plus porteuse lorsqu'elle est cadrée par la plume de Bendis.
Malgré la simplicité de l'histoire, c'est une véritable aventure initiatique que ce soit pour Ben ou pour le gamin. Ben cherche à prouver durant toute cette histoire que combattre ses peurs est tout autant héroïque que les actions de n'importe quel super-héros.
Personnellement, j'ai trouvé certains dialogues aussi beaux que les dessins. Pas lu en VF par contre.
I have a story he will never publish... A story that would rock the world.
Cabot3 :
C'est effectivement après l'arc "Tranche de vide" (écrit par Mack et dessiné par Quesada) et avant l'arc "playing the camera" écrit par Bob Gale.
La "saga" consistait surtout à faire une comédie de procès dans lequel Matt Murdcok réclamait à Daredevil des dommages et intérêts.
Cette histoire prenait un ton assez humoristique et avait ses bons moments. Mais dans l'ensemble c'était un peu long et parfois lourd...
Je découvre ton blog et aime ton style et ta façon d'approfondir, cependant si je puis me permettre une reserve, je trouve ta charge contre l'art moderne et son public excessive, au final cela ne sert pas ton propos.
je doute que David Mack,Dave MacKean, Georges Pratt, Kent Williams ou dans une moindre mesure Sam Kieth et Ben Templesmith ne partage tes vues sur la question. Si c'était le cas il serait dommage que des artistes aussi fortement imprégnés par les plasticiens nourissent une rancoeur à leur égard. J'espère que cette "scène" de l'expérimentation en comics est sans complèxe et sans colère. Laissons donc le snobisme aux snobs.
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