11 février 2012

Before Watchmen : réenchanter la légende ?

L'information du mois, peut-être de l'année, provient d'un communiqué de DC Comics qui annonce la suite, ou plutôt les préquelles, de Watchmen. Profanation ou bonne idée ?

Décidemment, Watchmen, en tant que référence quasi ultime du comic super-héroïque, n'en finira sans doute jamais de faire couler de l'encre et même de créer la surprise. L'oeuvre culte n'a jamais jusqu'ici connu de suite, une idée presque sacrilège pour nombre de fans et, surtout, pour le scénariste lui-même, le si jovial Alan Moore. DC a pourtant annoncé récemment la mise en chantier d'un ensemble de mini-séries : Before Watchmen.
Moore avait déjà refusé que son nom apparaisse au générique de l'adaptation cinématographique (pourtant de bonne facture), il a réagi, à l'annonce de Before Watchmen, en déclarant, dans le New York Times : "I don't want money, what I want is for this not to happen". En gros, "je me fous bien du pognon, ce que je veux, c'est que ça ne se fasse pas".
Malheureusement pour Moore, dont on peut comprendre la réaction, les droits (et la décision) appartiennent à DC.

Voyons déjà, concrètement, de quoi il s'agit. L'éditeur américain a annoncé en fait sept mini-séries :
- Rorschach (4 épisodes), par Brian Azzarello et Lee Bermejo
- Minutemen (6 épisodes), par Darwyn Cooke
- Comedian (6 épisodes), par Azzarello et J.G. Jones
- Dr Manhattan (4 épisodes), par J.M. Straczynski et Adam Hughes
- Nite Owl (4 épisodes), par Straczynski et Andy & Joe Kubert
- Ozymandias (6 épisodes), par Len Wein et Jae Lee
- Silk Spectre (4 épisodes), par Cooke et Amanda Conner

Le tout se conclura par un épilogue d'un épisode.
A première vue, il y a effectivement du potentiel. On peut d'ores et déjà baver sur un Dr Manhattan ou un Hibou vu par le grand Strazcynski par exemple. Le choix de raconter un avant-Watchmen est également judicieux, l'on ne voit de toute façon pas trop comment une "stricte" suite aurait été possible, sans les ô combien charismatiques Rorschach et Dr Manhattan (l'un étant mort, l'autre exilé).
Le passé des personnages est suffisamment méconnu pour pouvoir offrir de nombreuses pistes et les auteurs sélectionnés ont suffisamment d'expérience pour savoir qu'ils manipulent un mythe aussi fascinant qu'explosif. Aucun écart ne sera toléré, surtout alors que le projet se fait contre la volonté de Moore.

Cela rejoint quelque peu un billet d'humeur récent dans lequel étaient évoqués Lucas et Star Wars. Là encore, même si je n'ai pas toujours été tendre avec Moore, j'aurais tendance à pencher de son côté. L'exemple est cependant différent, car pour Lucas, il avait à la fois la légitimité morale (en tant qu'auteur) et le droit avec lui. Ici, Moore n'a que sa légitimité d'homme de lettres, bougon et passionné (ce sont les plus agaçants mais souvent les meilleurs), le droit étant, lui, du côté de DC.
A la décharge de l'éditeur, il faut néanmoins préciser que les scénaristes savent, dès le départ, qu'un personnage sur lequel ils travaillent, dans le cadre des géants américains que sont Marvel et DC, ne leur appartient pas, même s'ils l'inventent (et, dans ce cas précis, en partant en plus de personnages préexistants, rachetés par DC). Cela peut sembler injuste, mais il ne faut pas oublier les avantages, réels et nombreux, procurés par l'exposition générée par ces grands éditeurs. Rien n'interdit d'oeuvrer en tant qu'auteur indépendant, mais la charge de travail sera tout autre. Tout comme les galères, certes plus nombreuses mais pas insurmontables, comme ont pu le prouver des gens tels que Jeff Smith (Bone), Gary Spencer Millidge (Strangehaven) ou encore Dave Sim (Cerebus).

L'on peut faire ici, à un certain niveau, un parallèle avec la différence, cruciale, qui existe en France entre les contrats à compte d'éditeur (où un auteur cède ses droits à un éditeur en échange d'un réel travail éditorial et d'un pourcentage sur les ventes) et les contrats à compte d'auteur (où l'auteur conserve 100% de ses droits mais se doit d'accomplir des tâches techniques dont il ignore souvent tout).
Difficile d'opter pour l'une des possibilités et de se plaindre ensuite de ne pas avoir les avantages de l'autre.
Le jusqu'au-boutisme de Moore doit également probablement lui nuire. Puisqu'il ne peut pas empêcher une suite, ou disons une extrapolation de son oeuvre, il aurait pu, en s'y associant, limiter la casse en supervisant l'ensemble, DC n'ayant probablement pas craché sur la bénédiction de l'auteur. 
Il préfère ronchonner et se figer dans une posture extrême, ce que je comprends tout à fait mais semble, à froid, un peu contre-productif.

Qui n'a pas rêvé de voir de nouveau Rorschach faire équipe avec le Hibou ? Qui n'a pas eu envie d'en savoir plus sur la vie, chaotique, du Comédien ? L'annonce de DC suscite évidemment de l'intérêt, mais attention. L'on exhume ici des corps qui avaient été dignement enterrés. Si c'est pour en tirer de nouvelles choses, de nouvelles émotions, pourquoi pas. L'on aura alors tôt fait d'oublier l'orgueil malmené de Moore.
S'il s'agit par contre simplement de nous fourguer des récits insipides, manquant de fond et d'audace, alors la colère sera aussi grande que légitime.
L'on peut blesser un auteur, se passer de son avis, mais il faut alors le faire pour de bonnes raisons.
Plus que n'importe quelle oeuvre, Before Watchmen va être scrutée avec attention. Avec espoir mais sans clémence. Car ouvrir un tombeau de papier n'est nullement synonyme de réussite. Il faut, lorsque l'on se permet cela, être certain d'avoir le pouvoir de réanimer les corps, de réenchanter la légende. Sans cela, ce ne sera qu'un acharnement, immonde et de mauvais goût, aussi néfaste pour les personnages que pour leur famille. C'est à dire nous. Et Alan.

Loin de tout régler, ce nouveau cas d'espèce apporte, au rapport lecteurs/éditeurs/auteurs, une complexité supplémentaire. Entre l'envie du public, les nécessités économiques et pratiques, et l'exigence artistique, il n'est pas évident de trouver un chemin, agréable, noble, à l'abri des tempêtes mais néanmoins satisfaisant...

"Un bon compromis laisse toujours tout le monde en colère."
Bill Watterson (Calvin & Hobbes)