03 mars 2011

Médiacop : reality show et meurtres en série

La télévision du futur dépasse les pires prévisions dans Médiacop, dont l'intégrale est sortie voici quelques jours.

Norman Barron est un héros de télé-réalité. Il est également capitaine dans une société de police privée. Ses enquêtes sont retransmises en direct et ont fait de lui une personnalité extrêmement populaire. Bien entendu, rien n'est moins "réel" qu'un reality show. Certaines scènes sont répétées, les décors modifiés, les intervenants manipulés. Le producteur, habile metteur un scène de l'instant, peut même influer directement sur les évènements en donnant discrètement des directives à un Barron devenu un maître de l'improvisation et du spectaculaire.
Poussés par le succès et l'argent, Barron et la production ne reculent plus devant rien, accumulant mensonges et dérives. Même la séparation du couple Barron a été cachée au public, Norman et sa femme, réduite au rang d'actrice porno, se contentant de jouer le jeu certains soirs devant les caméras.
C'est dans cet univers glauque et vide, misant tout sur l'apparence, que la jeune Oshii Feal, aspirante à l'académie de police, va débarquer. Après la mort de Sheeta, collègue et faire-valoir de Barron, elle va en effet être désignée pour le remplacer. Tout d'abord éblouie par le luxe et la notoriété, elle va vite déchanter en découvrant la réalité. Celle qui ne fait pas vendre. Celle que l'on ne montre pas. Surtout pas au grand public.

La quatrième de couverture donne tout de suite le ton : hier, la télé était une poubelle. Aujourd'hui, elle est un dépotoir. Demain, elle sera une décharge. Médiacop, notre reality show, se passe après-demain...
Difficile de faire plus clair.
Mais quelques explications sont tout d'abord nécessaires sur l'origine de cette série. Un peu comme pour Flywires chez Les Humanos, il s'agit d'une réédition intégrale qui, pour la peine, change de format mais aussi de titre, l'ancien Reality Show devenant Médiacop. Les cinq albums originaux réunis ici sont scénarisés par Jean-David Morvan. L'auteur a déjà de très nombreuses BD à son actif (Sillage, HK, Nomad mais aussi Spirou et Fantasio) et s'est même attaqué à Wolverine il y a quelques années, avec Saudade, l'un des rares récits à surnager dans la calamiteuse collection Marvel Transatlantique (plombée surtout il est vrai par Faraci).
Les dessins sont signés Francis Porcel et s'avèrent très réussis. Décors détaillés et fort beaux, plans variés et très efficaces, plus des personnages au charme certain, Oshii en tête.

Revenons maintenant au fond de ce récit mélangeant polar et SF. La condamnation de la télévision et de ses dérives, totalement fondée, est particulièrement bien amenée. Rien ou presque n'est épargné aux personnages en matière de cynisme et de froide manipulation. Barron se révèle d'ailleurs dans un premier temps très antipathique (voire insensible) avant de finalement gagner en humanité au contact de sa nouvelle coéquipière. Il est vrai que les acteurs de la télé-réalité en sont souvent également les premières victimes, ce qui est le cas également ici. Bien sûr la thématique nous interroge sur le pouvoir du regard et l'envie d'offrir toujours plus à des yeux blasés et gorgés de sexe et de violence, en pointant du doigt la pire des industries qui soit ; celle de l'instantanéité et de la réflexion à très court terme.
Au milieu de ce tableau peu reluisant vient prendre place une intrigue policière, Oshii et Barron étant en fait sur la trace d'un serial-killer qui mutile atrocement ses victimes. La résolution est un peu tirée par les cheveux (et lorgne du côté d'Asimov) mais permet d'amener ensuite un concept d'émission encore pire. Cette deuxième partie (il s'agit en fait de deux arcs distincts) est un peu moins enthousiasmante, même si ce qu'elle met en oeuvre est encore plus immoral et impudique. La narration notamment, laissée aux mains du producteur qui explique l'action plus qu'elle ne se déroule, appuie sans doute le propos mais fait un peu perdre en intensité dramatique.

Le bilan est toutefois globalement très positif et le prix modique. L'on notera également la présence d'une petite galerie accueillant quelques illustrations et travaux de recherche. L'ajout des covers des albums originaux aurait pu être un plus mais cet oubli n'a rien de dramatique.

Une saine condamnation de pratiques qui relèvent de moins en moins de la fiction mais aussi un vrai bon récit servi par des personnages attachants et un univers aussi beau graphiquement que fascinant par la noirceur qu'il cache.
Vivement conseillé.