28 novembre 2008

De l’évolution des techniques narratives

En plusieurs décennies, de l’eau a coulé sous les ponts dans nos comics. Ils ont évolué mais en quoi consiste exactement ce virage essentiel ?

Il y a un fait qui est immuable : bien des lecteurs sont, avec raison, attachés à leurs premiers pas sur une série. Eh oui, la « première fois », ça compte. Que ce soit dans la vie amoureuse ou lors des premières planches dévorées avec un regard passionné et un cœur pur. Avec le temps, nous avons tendance à embellir nos souvenirs et, surtout, à les associer à nos propres sentiments. Les analyser, admettre qu’ils soient un peu moins forts ou motivés par des créations moins intemporelles que ce que l’on imaginait, c’est un peu se remettre en cause soi-même. Et ce n’est pas évident.

La première – et plus commune erreur – est sans doute de confondre nostalgie, compréhensible, et enfermement buté dans le passé. Au niveau de l’aspect visuel, certains admettent plus facilement les choses, sans doute parce qu’il est difficile de nier les progrès accomplis au niveau des dessins et de la colorisation (cela n’implique pas nécessairement d’ailleurs une optique purement réaliste, bien des styles très typés peuvent aujourd’hui tenir le haut du pavé et même faire jeu égal avec certaines peintures ayant l’avantage de ne pas traîner derrière elles l’étiquette « divertissante »). D’un point de vue scénaristique, les changements, pourtant essentiels, sont moins palpables.
Et pourtant, le fait est là, l’on ne raconte pas une histoire de la même manière aujourd’hui que dans les années 60 ou même en 1990.

Avec le temps, la société évolue. Pas seulement d’un point de vue technique mais dans tous les domaines. La morale change, les habitudes changent, le langage même change. Non pas d’une manière violente permettant de tracer une rapide frontière historique sur une hypothétique frise, mais en douceur. Le glissement est léger, lent, sans heurt. Mais, au bout du compte, il est radical.
Prenons un exemple connu de tous : les premiers pas de Peter Parker, alias Spider-Man. Sa « transformation » est, à l’époque (en 1962), torchée en quelques cases. Or, combien de fois les auteurs nous ont, depuis, gratifiés de relectures plus complètes de ce moment crucial ? Mieux encore, certains détails anodins, comme les débuts de Peter en tant que catcheur, sont aujourd’hui l’objet de mini-séries à part entière.
Ce n’est pas tout et, évidemment, il faut chercher des causes plus profondes que la simple envie de compléter les blancs laissés par les prédécesseurs pour expliquer les différences majeures entre nos anciennes histoires et les récits actuels.

Le lecteur, cet animal bizarre et dangereux, a changé. Il n’est plus si facilement bernable. Il sait que le clonage est un fait scientifique, que la vie existe certainement sur d’autres planètes, il a vu des tas d’effets spéciaux au cinéma, a connu la libération sexuelle, il a accès au savoir (et surtout à un tas de conneries) sur le Net, bref, on ne la lui fait pas.
Pour retenir son attention, il faut le choquer, magnifier ses idées reçues ou encore le surprendre gentiment. Mais surtout, il faut lui donner une impression de proximité qui était naguère proscrite. Finis les habiles Arsène Lupin ou les Zorro exotiques, le lecteur ne veut plus d’une icône comme héros. Il a besoin de failles, de recul, de sordide même parfois.
Ce virage drastique est pris, d’une manière parallèle, dans les séries TV.
Le cinéma le subit moins, peut-être parce que, dès le départ, il s’adressait à un public plus divers et segmenté là où ses moins nobles concurrents visaient à réunir le plus grand nombre (il est d’ailleurs amusant de constater qu’il est aujourd’hui à la traîne en proposant des adaptations de comics fades et sans aucun intérêt).

Mais revenons aux comics. Quelques auteurs profitent d’une certaine aura pour aller très - voire trop - loin (Moore par exemple), d’autres vont effectuer un travail sérieux et décomplexé par rapport aux media supposés plus « nobles » (le 300 de Miller est à ce titre exemplaire).
D’un point de vue concret, la violence est moins édulcorée (et c’est sans doute un bien, surtout lorsqu’elle suscite le dégoût), le sexe est plus présent, les dialogues plus crus, mais s’il suffisait de mettre des gnons, des bites et des gros mots dans une BD pour qu’elle fonctionne, ça se saurait. Il y a donc quelque chose de plus viscéral mais aussi de moins évident.
L’écriture, en soi, évolue avec la société. Il n’y a qu’à regarder un Starsky & Hutch, série plutôt bonne à l’époque, et la comparer avec un The Shield, véritable chef-d’œuvre, pour que la différence de traitement saute aux yeux. Ce n’est pas seulement la fin du manichéisme, il s’agit d’une manière de raconter qui évolue et implique le lecteur à un plus haut niveau.
Personne, dans les années 60, ne pouvait se prendre pour Hulk, Captain America ou Superman. Même Batman, sans aucun pouvoir, était richissime et particulièrement inventif, donc « à part ». Tout le monde, ou presque, peut par contre se retrouver sur des récits impliquant Jessica Jones (Alias) ou les Runaways. L’exemple de Jessica Jones est particulièrement édifiant car, après tout, qu’est-elle ? Une fille, banale, portée sur la boisson et n’hésitant pas à s’offrir une partie de jambes en l’air quand elle en a envie. Là où auparavant le lecteur trouvait, dans les comics, un puit sans fond d’héroïsme, il y trouve aujourd’hui un miroir rassurant lui disant « ok, tu vois, nous aussi on craint, on doute, on perd parfois. »

Il y a deux aspects, très distincts, dans cette évolution. D’une part une technique narrative pure permettant d’étoffer le personnage par rapport au récit (car à une époque, seule l’histoire importait, il fallait de « l’aventure » sans forcément des protagonistes très travaillés (dans un exemple franco-belge, Tintin, asexué et passe-partout, est un peu le paroxysme du genre, dépassant les frontières et permettant de mettre le récit au-delà du personnage (sauf, peut-être, sur la fin et, notamment, dans « Les bijoux de la Castafiore », parfait contre-exemple de « non-aventure »))), d’autre part une volonté d’aller vers le « commun » (tout en le sublimant, évidemment) pour donner au lecteur un sentiment de déjà-vu voire même susciter une certaine empathie. Il ne s’agit plus d’aller vers l’extraordinaire à la Jules Verne (la science et le cinéma ayant blasé pas mal de monde) mais de faire un voyage vers l’infiniment humain, avec ses travers, ses saletés et ses moments ô combien touchants.
L’auteur ne va plus vers l’inconnu (physique) mais le non-dit (psychologique).
Pouvons-nous, pour autant, dire que le serpent se mord la queue ? Sommes-nous, à force d’histoires impossibles et de légendes magnifiques, arrivé à un point de non-retour qui veut que le réel et le commun soient au centre du récit ? Peut-être. Certainement même. Il ne suffit plus de bombarder un extraterrestre un peu bizarre pour écarquiller les yeux des lecteurs. Une araignée radioactive et de bons gros méchants basiques ne suffisent plus. Il faut de la poussière, du vécu, du doute et du flou. Parce que nous avons grandi, à l’évidence. Parce que certains de nos dogmes absolus se sont effacés au profit d’une sorte de soupe commune où se mêlent religions, technologie et confort personnel, c’est vrai.
Et avec la modernité et ses tares, viennent aussi ses dérives et un certain politiquement correct. Pourtant, ce politiquement correct si présent dans les media, les discours politiques, les émissions TV, semble ne pas atteindre les comics. Au contraire, alors qu’ils étaient, il y a encore peu de temps, destinés à un public enfantin, ils permettent des avancées extraordinaires. Sur la perception de l’handicap, comme dans Echo ou sur la perception de l’homosexualité (d’une manière plus diffuse, en touchant diverses séries). Et puis, il y a des attaques politiques (Millar est coutumier du fait), des moments plus intimistes (un petit binz pour la Saint Valentin ?), des polars historiques parfaitement maîtrisés… bref… ce que certains regrettent n’est plus, et c’est tant mieux.
Tant mieux car nous avons, auteurs, dessinateurs et lecteurs, transformé un medium mineur en support de premier plan dépassant, par ses audaces et ses élans, largement le cinéma.

Ce qui a changé ? Nous avons un esprit plus large et un estomac plus solide.
Et les scénaristes et dessinateurs se sont parfaitement adaptés, depuis quelques années, à cette nouvelle exigence et ce nouvel appétit. Un comic n’est plus forcément un machin vendu à la va-vite sur du papier de mauvaise qualité. Et un lecteur de comics n’est plus, forcément, un trou du cul. Nos planches peuvent être géniales ou à chier, elles ont acquis un droit précieux : celui d’être considérées comme un véritable moyen d’expression et, surtout, une source culturelle réelle pour ceux qui les lèchent du regard. La BD n’est plus un livre au rabais pour adolescent attardé, elle est une manière de marier la force et l’habileté du récit au pouvoir évocateur des images. Les dessins ne sont plus une facilité, ils font le lien entre l’indicible et le lecteur, entre ce qui échappe aux mots et ce que nous savons, d’instinct, être important voire essentiel.
Nos comics sont aussi l'union, imparfaite mais féconde, des crayons et de la plume. Rarement dans l’Histoire, deux courants artistiques si opposés dans la forme ne se seront aussi bien mariés sur le fond. Il s’agit ici non pas de séduire un jury pour gagner un prix littéraire mais d’emporter l’adhésion de lecteurs pour gagner un peu d’argent et réussir cette incroyable – et si gratifiante prouesse – qui consiste à faire éprouver à un parfait inconnu des sentiments réels à partir d’une histoire totalement inventée mais bien racontée.

Peut-être que, finalement, rien n’a changé. Au fond, il reste un besoin de conter et, de l’autre côté, un besoin de s’étourdir. Et là où des media très technologiques sont un peu à la traîne, nos planches sont, elles, loin devant. Parce qu’un noyau dur de passionnés leur permet d’exister mais aussi, probablement, parce que l’audace se niche toujours là où on la soupçonne le moins.


"Le serpent qui ne peut changer de peau, meurt. Il en va de même des esprits que l'on empêche de changer d'opinion : ils cessent d'être esprit."
Friedrich Nietzsche.