19 octobre 2007

Histoire d'une agonie interrompue

Années 90. Marvel se meurt lentement. L’âge d’or n’est plus qu’un vague souvenir rappelant d’oniriques gloires. Malgré les héros bien connus du grand public et le potentiel qu’ils représentent, la Maison des Idées sombre lentement tel un Titanic littéraire. Les échecs s’accumulent et celui de la saga du clone de Spider-Man (bientôt rééditée en Omnibus) n’est pas le moindre. Au départ, une idée simple, faire table rase du passé en remplaçant l’actuel Peter Parker par un autre personnage, censé être son clone (ayant vécu dans la clandestinité sous le nom de Ben Reilly) mais étant en fait le vrai Parker. Le vrai clone serait donc le Peter Parker dont les lecteurs lisent les aventures depuis des lustres sans se douter de la supercherie. L’effet sur le lectorat est violent, les fans pensent (sans doute en partie avec raison) que la ficelle est trop grosse et que l’on se fiche un peu d’eux. Marvel commet alors le pire en faisant machine arrière, ajoutant aux déçus de la première heure les fans qui, eux, avaient acceptés le postulat de base. Tout le monde est déçu, pire, en colère. La manœuvre éditoriale est tellement mauvaise que Marvel vient de saborder son titre phare…
Les ventes chutent.

Même avec une balle dans le pied, un géant ne peut s’effondrer ainsi. Oui, sauf que Marvel dispose de nombreuses cartouches et n’en finit plus de mal viser.
Les dessinateurs trop longtemps au pouvoir, les covers et accroches prometteuses couvrant à peine des intrigues bâclées, la non prise en compte de l’évolution du lectorat, tout cela s’additionne dans un tourbillon malsain qui semble irrésistible.
Le crossover
Onslaught est, à ce titre, révélateur. Long (très long ?), mal écrit, poussif, il doit être le point de départ d’un renouveau pour certaines séries. Un comble : la plupart des personnages connus y meurent sans qu’aucun lyrisme n’en ressorte. Le label Heroes Reborn qui suit, censé réintroduire les Fantastic Four ou les Avengers, est un échec. L’âme originelle d’un Stan Lee, parfaitement en phase avec son époque dans les années 60, s’est corrompue au point de devenir un mièvre radotage d’histoires prévisibles et ennuyeuses.
Surnagent un peu quelques séries secondaires comme Alpha Flight ou Thunderbolts (dessinée (pour cette dernière) – déjà – par un Mark Bagley se cherchant un peu et publiées en France dans le défunt Marvel Select) mais l’on sent encore un frein réel, même concernant ces personnages peu connus avec qui les auteurs ont normalement plus de liberté.
Et quand les titres majeurs s’écroulent, les séries moins populaires ne peuvent survivre.

A l’agonie, se vidant de son essence même, Marvel a alors, avec les années 2000, un réflexe de survie extraordinaire qui va changer la donne. Perdu pour perdu, autant y aller franco, le label Marvel Knights est né !
Un ton plus sombre, plus adulte en ressort. Des séries secondaires telles que Daredevil ou les Inhumains prennent un virage drastique et essentiel qui les rendent bien plus attractives que le profond marasme dans lequel sont plongés les titres phares. Cela coïncide avec l’arrivée au pouvoir d’un homme providentiel : Joe Quesada. Auteur et dessinateur lui-même, le type a une relation privilégiée avec les artistes et, en plus, une vision moderne des personnages Marvel. Une foule d’auteurs talentueux apparaissent alors dans les rangs de l’éditeur. La priorité est redonnée aux histoires et aux conteurs, de nouveau, l’on ose, on s’adresse à des adultes, le ton est différent, audacieux, conquérant !
La ligne Ultimate, par son succès et sa qualité globale, est déjà à elle seule tout un symbole, mais le marvelverse classique prend également un coup de jeune et de talent (qui se poursuit de nos jours) avec des Straczynski, Bendis, David, Kirkman, Ennis, Ellis et bien d’autres, le tout appuyé par des dessinateurs qui ne sont plus dénaturés par la colorisation, cette dernière ayant fait de fantastiques progrès.

On ose ! C’est le nouveau mot d’ordre, plus approprié, il est vrai, à des trentenaires toujours accros mais exigeants. Des dialogues crus, plus proches de la réalité, des scènes dont le sexe n’est pas expurgé, une violence parfois explicite et surtout un recul et un humour omniprésents règnent sur les séries régulières. En parallèle, les mini-séries audacieuses sont nombreuses. De la déjà fort ancienne Trouble de Millar (parue en France dans la collection Max, non assujettie à la continuité, mais aux US sous le label Epic, qui rend la saga tout à fait acceptable d’un point de vue de puriste) qui donne une explication à la fois osée mais bien vue de la relation tante May-Peter Parker, au Spider-Man : Blue de Jeph Loeb (sorte de variation romantico-funèbre sur la perte d’un être cher) en passant par le ton très polar des Alias de Bendis ou l’arrivée d’équipes neuves mais attachantes comme les Runaways, on sent bien qu’un cap subtil mais nécessaire a été franchi. Même des séries ciblant un lectorat jeune, comme Spider-Man loves Mary Jane, sentent bon l’effort et les neurones en activité.

Les succès récents, de l’évènement Civil War à la mort de Captain America (ayant eu un retentissement incroyable, même à l’extérieur du « milieu » comic, alors que ce n’était pas – et de loin – la première disparition du héros), et les records de ventes (Marvel prend régulièrement les premières places au top 100) laissent augurer du meilleur pour la suite mais c’est surtout la présence d’auteurs talentueux et audacieux (et d’une rédaction ouverte) qui permet de ne pas s’en faire pour un monde revenu de loin et arpentant, maintenant, les étroits chemins de l’excellence.

Et en définitive, le secret n’en est pas un. J’avais pris un exemple maritime tout à l’heure mais le domaine aérien est tout aussi approprié. Pour continuer à voler, et à voler bien, sans rendre malade les passagers, il faut respecter certaines constances. L’altitude, la vitesse, l’assiette, un dosage subtil de principes primordiaux qui font toute la différence entre le plaisir issu de l’ivresse des cieux et le désamour coupable dû plus au brouhaha régnant dans le poste de pilotage qu’à d’inévitables trous d’air, ce qui, évidemment, n'empêche nullement les virées exotiques.
Si la destination peut être étonnante, le pilotage, lui, se doit d'être strict, tel l'invisible mais essentiel lien qui unit le lecteur confiant à l'auteur rigoureux. Le virage engagé par Marvel est du même ordre, non plus un excessif tonneau malmenant ses passagers mais bien un vol impeccable les emmenant vers de nouvelles promesses...

ps : Tepepa me fait remarquer, avec raison, que des thèmes déjà très adultes étaient apparus dans les années 80, aussi je précise qu'à mon sens, le virage des années 2000 est surtout lié à la qualité de l'écriture et au progrès incontestable des techniques narratives. Il y a par exemple plus de différences, selon moi, entre les comics des années 97-98 et ceux d'aujourd'hui qu'entre ceux des années 60 et ceux des années 90. Cette modernisation très nette étant alors plus liée à la manière de raconter une histoire, à la qualité des intrigues secondaires, à la richesse des personnages et la profondeur de leurs relations plutôt qu'aux thèmes abordés (même si évidemment l'on peut trouver des exceptions).