08 mai 2008

One More Day : Marvel retombe dans ses pires travers (?)

Attention, cet article présente des éléments de nature à gâcher très fortement votre plaisir de lecteur si vous n'avez pas encore lu l'intégralité de la saga One More Day (celle-ci prendra fin, en VF, le mois prochain dans le mensuel Spider-Man). Si vous lisez ce qui suit, vous allez donc découvrir la fin de cette histoire ainsi que ses conséquences. Vous voilà prévenus. ;o)

One More Day : La fin d'une vision...
En lisant le dernier épisode de One More Day, l'on comprend un peu mieux la réaction de Straczynski, ayant menacé à l'époque de retirer son nom des crédits. J'avais pourtant dénoncé ce procédé fort peu courtois, un auteur bossant pour Marvel sachant, à l'évidence, qu'il n'est pas réellement maître des grandes orientations de son récit, surtout lorsqu'il officie sur un titre comme Amazing Spider-Man. Néanmoins, je dois admettre que j'avais jugé un peu trop vite ce qui m'avait semblé être un simple mouvement d'humeur. A la lumière des derniers évènements, j'en viendrais donc à donner raison au scénariste tant il avait fait évoluer le personnage depuis son arrivée sur la série (il avait notamment donné au Tisseur des origines mystiques particulièrement bien amenées, c'est aussi lui qui fera découvrir l'identité secrète de Spidey à l'insubmersible May "Mike-Tyson-est-une-chochotte-qui-prend-froid-au-moindre-courant-d'air" Parker).
Or ici, plus que d'évolution, il s'agit d'un retour en arrière.

One More Day : conséquences & aberrations
Il y a deux conséquences principales à cette saga. D'une part, le mariage de Peter et MJ, leur amour même, est "annulé". Il n'a jamais eu lieu. Ils n'ont aucun souvenir de cette période de leur vie. On sentait le coup venir (mais pas si tôt) tant Quesada avait l'habitude de claironner que le mariage de Parker était une erreur et avait fait prématurément vieillir le héros. L'histoire, de ce point de vue, est assez bien menée. Elle est émouvante, très bien écrite, seule réserve : la psychologie de Spider-Man. Comment ce dernier peut-il sacrifier sa femme, dont il est éperdument amoureux, pour sauver... sa vieille tante, à l'article de la mort ?
Il ressort du personnage, au pire, un égoïsme malsain (il dit à plusieurs reprises que la mort de sa tante ne le dérange pas mais qu'il refuse d'en porter la responsabilité), au mieux, une rare idiotie.
Mais, admettons.
Voilà une péripétie violente, un comportement cruel, mais OK, c'est acceptable car cela ouvre pas mal de possibilités et nous surprend, nous lecteurs, alors que nous ne demandons que cela.
La deuxième conséquence est, elle, bien plus discutable. L'identité de Spider-Man redevient secrète. Plus personne ne sait qui se cache sous le masque du Tisseur. Plus personne cela veut dire ni sa tante, ni les Vengeurs, ni Daredevil, ni Johnny Storm, ni Black Cat... personne.

One More Day : le syndrome Clone Saga
On n'avait pas vu ça depuis la très controversée Saga du Clone (et honnêtement, je ne pensais pas revoir un procédé narratif aussi grossier ressurgir aussi tôt). N'importe quel auteur un peu sensé le sait bien, le coup du "ce n'était qu'un rêve, on annule tout" est la pire chose à faire vis-à-vis d'un lecteur qui a alors l'impression (fondée) que l'on se fiche de lui mais qui, en plus, en vient à perdre tout intérêt pour des rebondissements qui n'ont, au final, jamais d'impact réel.
Là, les dégâts sont énormes. Sans rentrer dans les détails, l'on peut donc jeter à la poubelle un nombre incroyable d'histoires dans lesquelles la relation entre Parker et un autre personnage connaissant son identité constitue un pilier central du récit. Des exemples ? L'époque Straczynski où May apprend que son neveu est Spider-Man, le rapprochement entre Daredevil et Spidey, unis par une perte semblable (lors du run Smith/Quesada dans la série du Diable Rouge), toute sa relation avec Black Cat, tout le passif concernant Stark, bref, la plupart des arcs, récents ou très anciens, sont touchés par cet incroyable retournement de situation.
Voilà qui était bien la peine d'organiser des séances de brainstorming si c'est pour en faire ressortir une idée qui complique la continuité et qui insulte l'intelligence des lecteurs les plus assidus...

Brand New Day ou comment faire passer un retour en arrière pour un nouveau départ
C'est à peine croyable mais Steve Wacker (petit rédacteur certainement poussé au contact des fans par le grand Quesada) nous affirme, dans Amazing Spider-Man #546, qu'il s'agit d'un nouveau départ dans la vie du Tisseur. Ainsi, pendant 45 ans, nous aurions lu, à travers toutes les séries, le premier chapitre de Spider-Man, Brand New Day étant le premier épisode du deuxième...
Pourtant, loin d'être une évolution, tout ici à l'apparence d'un retour en arrière !
Parker habite chez sa tante, il est sans le sou, personne ne sait qu'il est Spider-Man, il traîne avec ses anciens amis du lycée, il est célibataire... bienvenue en 1962 !
Sur la forme, la pilule passe grâce à une narration prenante, des dessins souvent enthousiasmants et un nouveau vilain plutôt charismatique. Mais sur le fond, Marvel n'ouvre pas un deuxième chapitre, au contraire, l'éditeur enterre une grande partie de la continuité pour favoriser l'arrivée de "nouveaux lecteurs" (cet eldorado mythique autant que trompeur), une tendance que l'on pensait atténuée depuis le succès de la gamme Ultimate et le recentrage des séries classiques vers un public plus adulte.
Il s'agit, à l'évidence, d'une décision commerciale et non d'un parti pris artistique. D'où la colère (ou réserve, au minimum) de Straczynski. D'où aussi l'impression d'être un peu considérés, nous lecteurs, comme de braves benêts incapables de s'offusquer lorsque l'on nous dénie le droit à la mémoire, à une trame sensée, à une continuité qui fait l'attrait de nos séries.

Cercle infernal ou réelles aspirations ?
Je ne vais pas la jouer "petite donzelle effarouchée". Lorsque l'on est tributaire du Marvelverse (et de Panini), l'on a plus l'habitude, dans le comportement éditorial, des mains au cul que des tentatives de séduction, sans doute dépassées mais nobles dans l'âme, de l'éditeur cherchant à étourdir le lecteur.
Pour en rester sur cette étrange métaphore, je pourrais objecter que le problème de la main au cul, c'est qu'à la fin, le lecteur a les fesses qui picotent.
Autrement dit, vers quoi nous mènent ce deuxième chapitre et ce Brand New Day si ce n'est un retour à la case départ ?
Spider-Man, et tous les héros Marvel avec lui, sont-ils condamnés à revivre sans cesse les mêmes tourments, tels d'improbables Sisyphe(s), défiant la mort et faisant rouler, pour l'éternité, le même rocher le long d'une même pente ?
Si c'est le cas, à quoi bon ? A quoi bon la continuité, l'historique, l'attente de la conclusion des sagas les plus éprouvantes ? A quoi bon trembler ou s'inquiéter ? A quoi bon nos rires et nos colères ? A quoi bon si les auteurs eux-mêmes (et je vise là, bien entendu, plus le staff éditorial que les scénaristes, même si ce sont parfois les mêmes) n'ont pour leurs créations qu'un vague et diffus sentiment bien éloigné de ce que les fans éprouvent ?
Si c'est pour partir vers de nouveaux horizons, je suis prêt à faire le sacrifice d'une MJ, à voir sans cesse la sempiternelle tantine, je suis prêt à suivre les auteurs dans leurs choix. Mais, sommes-nous prêts à faire du sur-place, même par amour pour un personnage ? Rien n'est moins sûr.
Il existe un pacte tacite entre l'auteur talentueux et l'honnête lecteur. Le premier dit "hé, fais-moi confiance, je sais ou je vais" et le second tente de ne pas trop traîner les pieds, histoire de lui faciliter la tâche. Quand ce pacte est brisé, que reste-t-il ? Peut-être simplement des lecteurs qui regardent s'éloigner, avec un pincement au coeur, l'ancien esquif qu'ils respectaient naguère et qu'ils maudissent aujourd'hui, peut-être parce que ses voiles, pourtant tendues par un vent prometteur, masquaient un manque d'ambition évident de la part de celui ou ceux qui tiennent la barre.

Contre-exemple
Que l'on se comprenne bien : je ne demande pas un droit de regard sur l'évolution d'un personnage à partir du moment où celle-ci ne remet pas en cause l'essentiel, c'est à dire les anciens sentiments éprouvés par le lecteur.
Ainsi, l'une de mes séries cultes, The Walking Dead (que je lis en VO, je parle donc de son évolution récente), a subi un virage drastique dans les derniers numéros. J'ai accusé le coup, j'ai même maudi ce satané Kirkman, mais je ne lui en ai pas voulu sur le long terme, tout simplement parce qu'il fait ce que, secrètement, j'attends : me surprendre sans me prendre pour un con.
Faire avancer un personnage n'a jamais été réellement mal perçu par le lectorat, seul l'éternel statu quo, préservé au détriment de la prise de risque, parvient à fédérer les déceptions de tous bords.
Qu'un seul homme le comprenne, alors qu'une machinerie parfaitement huilée comme Marvel puisse passer à côté d'une telle évidence, me laisse pantois.