13 septembre 2009

Enemy Mine ou les ricanements du Monstre dans le Placard

Les personnages de comics, qu’ils soient dotés de pouvoirs ou non, ont besoin pour exister de menaces auxquelles faire face, de vilains à la hauteur de la supposée grandeur morale des héros. Et si, dans le bestiaire des pires pourritures de papier, c’était nous que nous finissions par rencontrer ?


Bas les Masques !
Nous sommes en 1973. Norman Osborn, alias le Bouffon Vert, vient de tuer Gwen Stacy. Ce que redoutait tant Peter Parker est arrivé, sa petite amie est morte à cause de son activité de super-héros. Malgré ses pouvoirs, son abnégation, sa détermination, il s’est révélé incapable de protéger celle qu’il aimait. Et ce drame le hantera à jamais.
Presque quarante ans plus tard, Norman Osborn remporte une nouvelle victoire. Cette fois il ne porte plus de masque et affiche un franc sourire devant les caméras de télévision. A la suite de Secret Invasion, il vient de décrocher un poste équivalent à une sorte de "super-ministre" de la sécurité. Le Mal a changé de forme. Il agit à visage découvert, manipule les media, s’insinue jusque dans les hautes sphères politiques.
Entre ces deux évènements mettant en scène un même personnage, il y a bien évidemment pas mal d’eau coulant sous le George Washington bridge mais il y a aussi et surtout une évolution notable de la représentation de ce que j’appellerais ici – en empruntant un peu à Willingham – l’Adversaire.
Et ce fameux Adversaire nous en dit presque plus sur l’époque ou la sensibilité des auteurs que les héros eux-mêmes.


Dis-moi de qui tu flippes, je te dirai qui tu es
Dans les années 40, l’ennemi tout désigné pour Captain America, la Torche ou Namor est évidemment Hitler. Difficile de ne pas casser du nazi dans une telle période lorsque l’on est un héros. Les gros balèzes du moment incarnent donc un sentiment patriotique "normal", non dévoyé de son sens originel. L’Adversaire est à l’image de l’époque. Monobloc, il ne souffre aucune nuance. Sur le fond, l’Histoire révèlera que l’horreur allait bien au-delà encore de l’imaginable. Pour la forme, le méchant est très méchant et, pendant longtemps, l’on ne lui demandera rien de plus.
Dans les années 60 et 70, la terreur qu’inspire la manipulation de l’atome va rejaillir sur les héros mais également sur les fameux super-vilains. Magneto et ses Mauvais Mutants ou encore l’Homme-Sable sont issus finalement d’une modernité que le citoyen lambda admire et craint en même temps. L’on comprend que la science peut mener au pire si les pouvoirs qu’elle accorde à ceux qui la maîtrisent ne sont pas contrebalancés par une conscience supposée, par principe, éclairée.
D’un Adversaire diamétralement opposé au héros (Cap/Hitler), nous aboutissons à des personnages de même nature mais suivant une voie opposée (Xavier/Magneto). Le discours des auteurs, qu’ils en soient conscients ou non, vient de franchir un grand pas vers la subtilité voire le réalisme. Les êtres de papier, tout comme la société, évoluent.
Dans les années 80, Moore et Gibbons vont réaliser un chef-d’œuvre qui brouillera les pistes et rendra à jamais trouble la frontière entre héros et salauds. Malgré tout, le principe de l’Adversaire reste indispensable au récit. Dans l’adaptation de The Stand, de Stephen King, Aguirre-Sacasa va, très récemment, faire du plus petit Adversaire de l’Homme un Monstre de légende. L’on se rend compte alors qu’un simple virus peut faire office de digne représentant de la Grande Faucheuse et permettre au personnage de base de révéler ce qu’il cache de plus beau ou de plus laid. L’Adversaire, minuscule, banal, va puiser dans l’inconscient des personnages pour y trouver sa dose de monstruosité. L’époque contemporaine admet ainsi souvent, même indirectement, que l’ennemi est partout. Et, à l’image du terrible virus de King, souvent en nous.


Les Monstres cachés
La parabole des mutants illustrant la difficile époque de l’adolescence est maintenant connue, même s’il n’y avait peut-être pas de la part de Stan Lee autant d’ambition au départ. L’on retrouve le même genre de propos, sans doute plus maîtrisé (bien que moins séduisant dans la forme), dans le Black Hole de Charles Burns. L’Adversaire n’est plus un soldat ennemi, un extraterrestre repoussant ou un connard génétiquement amélioré, la menace réside tout simplement dans le regard de l’autre, dans la société, dans les jugements hâtifs et le règne du paraître. Et bien que dissimulés derrière un rideau de bienséance et de morale corrompue puisant dans les pires registres du "prêt-à-penser", ces monstres existent bel et bien.
Voilà bien le plus immense mensonge des adultes enfin dévoilé : oui, les Monstres existent !
Et pas qu’un peu. Alors, pour préparer les gamins à leur lot de saloperies quotidiennes, des petits malins ont inventé les contes et leur cortège d’Adversaires improbables et effrayants. Et c’est vrai qu’une fois adulte, on est soulagé. On se dit, bon ok je peux crever en mangeant un steak à la vache folle, je peux attraper un putain de virus à la con qui est passé, je sais pas trop comment, du porc à nous (quoique…), n’importe quel glandu peut me buter pour me tirer les pauvres 20 euros que j’ai sur moi, y’a aussi tous ces enfoirés qui conduisent n’importe comment et qui tuent quotidiennement, MAIS, heureusement, le Grand Méchant Loup n’existe pas ! Dieu soit loué, je peux aller chercher mon pyjama sans craindre qu’une merde me saute dessus sous prétexte que c’est la norme dans les métaphores. C’est un peu tout le but de la manœuvre, faire en sorte que l’on ait au moins une fois l’occasion dans sa vie de se dire « ouf, putain, c’était des conneries, rhalala, j’ai bien flippé, vous êtes trop cons hein ! »
Malheureusement, le Grand Méchant Loup existe aussi. Et vous admettrez que c’est pas d’bol.


Démons intérieurs
Un Adversaire, pour être efficace, doit être à la mesure des héros. C’est de lui que naîtra la crédibilité du récit et la fascination qu’il exercera sur le lecteur. Si certains "méchants" endossaient naguère, volontairement ou non, un costume pour dissimuler leur nature profonde, d’autres menaces assument parfois le rôle de l’Adversaire sans pour autant s’incarner dans un vilain véritablement palpable.
Dans The Walking Dead, bien qu’il soit très accessoirement question de zombies, c’est dans la nature humaine que Kirkman va chercher l’essentiel de l’adversité. Sans le vernis de civilisation qui lui confère une sorte de respectabilité et un code de conduite, l’Homme en revient à ses pulsions primaires, faites autant de petites lâchetés que de moments dramatiquement héroïques. Qu’il y ait des morts-vivants qui marchent autour de vous n’a plus vraiment d’importance lorsque ce qui vous sépare du type le plus proche est sa seule volonté de ne pas vous buter. Kirkman, dans ce récit épique à la profondeur inégalée, va très loin. Il se demande par exemple comment l’on peut élever des enfants lorsque les monstres sont tous sortis du placard. Pas seulement les monstres métaphoriques mais bien l’entière panoplie de monstruosités trimballée par tous les bipèdes ahuris qui peuplent son récit et nos vies. Et c’est cela qui fait peur. Tout simplement parce que l’on sent bien, si l’on est un peu honnête, que ces monstres là, on les porte en nous. Et on les croise tous les jours.
L’impact sur le lecteur n’en est que plus important. Il ne s’agit plus de mettre en scène un vampire, un mafieux ou un alien, stéréotypes qui, tout en assumant leur rôle d’incarnation du danger, ont fini par tous générer leurs doubles sympathiques voire un certain romantisme, mais de mettre en évidence le côté ténu de la frontière qui sépare l’être humain du monstre. Une frontière qui, finalement, se pourrait bien être totalement imaginaire et ne servir qu’à rendre moins dérangeantes des évidences mal assumées. Le monstre a en effet ceci de pratique qu’il permet de s’abstenir de supporter un quelconque cousinage avec les humains les plus détestables. Que ce soit par un processus de refoulement classique ou une certaine habileté dans la lâcheté, l’homme cherche à s’éloigner de ceux qu’il considère, à tort ou à raison, comme l’incarnation de ses pires craintes. Quitte pour cela à inventer de pratiques et rassurants concepts tératogènes.


De la Nature de l’Adversaire Ultime
Certains s’amusent parfois à renverser les rôles. Des personnages de contes, censés masquer la véritable laideur, Willingham a fait, dans sa série Fables, des êtres particulièrement humains. Dans leurs faiblesses, leurs absurdités, leurs mesquineries. Une sorte de retour à l’envoyeur en quelque sorte, comme si nous avions traversé un bien manichéen miroir.
Parfois, d’autres vont mélanger une forme enfantine avec un fond très adulte, comme dans Bone où les rires cachent de réelles angoisses et où le Mal s’insinue jusque dans les rêves.
Mais, toujours, l’Adversaire doit être crédible et puiser dans ce que nous savons être une Vérité, qu’elle soit travestie ou non. L’Auteur, le vrai, sait qu’au bout du couloir de son imagination, il y a ce placard commun où nous entassons nos monstres.
Dans ce placard, il y a LE monstre.
Il est éternel.
Il ne mourra jamais.
Et si vous écoutez suffisamment longtemps, vous entendrez son rire.
C’est le côté sombre de la Force. C’est le Punisher et sa douleur de Sisyphe, condamné qu’il est à ne jamais voir se tarir le flot de ses ennemis. C’est Norman grimaçant et hurlant qu’il y aura toujours un pont du haut duquel jeter ceux à qui l’on tient. C’est Mephisto effaçant les sentiments qui ne durent qu’un temps. Et c’est nous, le soir venu, la lumière éteinte, lorsque nous cessons de sourire et que nous jetons un œil vers le placard de notre chambre avec cette déprimante certitude qu’il ne contient plus de monstres. Tout simplement parce qu’ils sont tous déjà sortis. Ou, pire encore, parce que nous leur offrons un abri et un masque. Quelque part. En d’dans. Là où il fait si froid que nous n’osons que rarement nous y aventurer. Là où sommeille le Pire que l’on maintient à distance par la fiction pour sauver au moins les apparences.
Le matin venu, l’adulte éclairé n’a plus peur d’aller chercher une paire de chaussettes dans le placard. Par contre, machinalement, c’est du miroir qu’il s’écartera. Parce que le reflet est aux "grands" ce que les endroits sombres étaient aux "petits". Rien de bien agréable en somme...


« Dans ce monde, l’on n’a que la terreur pour se défendre contre l’angoisse. »
Louis Scutenaire.