24 septembre 2009

Goldfish : les balbutiements du polar selon Bendis

Nouvelle plongée dans les comics noirs de Bendis avec Goldfish, un polar paru chez Semic voici quelques années.

Goldfish est un arnaqueur plutôt doué qui peut faire de l'argent avec des cartes, un billard ou ce qui lui tombe sous la main. Il revient à Cleveland, qu'il a quittée dix ans auparavant, pour y chercher son fils. Petit problème tout de même : la maman est à la tête de la pègre de la ville.
Et à part pour ses dessous, elle ne fait pas dans la dentelle.
Pour Goldfish commence alors un jeu dangereux qui le fera croiser de vieilles connaissances et de nouveaux truands. Peut-il vraiment remporter la partie la plus dangereuse de sa carrière ? Celle qui l'oppose à la terrible Lauren Bacall. Celle dont l'enjeu est son propre fils...
Il y a des tables qu'il vaut mieux quitter avant de faire le bluff de trop. Mais Goldfish, lui, n'a jamais su s'arrêter.

Il n'est plus vraiment utile de présenter Brian Michael Bendis, auteur entre autres de House of M, Ultimate Spider-Man, Alias, New Avengers et d'un run exceptionnel sur la série Daredevil chez Marvel mais aussi d'oeuvres plus décalées, comme Powers, ou de petites pépites à la Total Sell Out.
Le scénariste est également réputé pour ses polars indépendants, domaine qui nous intéresse aujourd'hui. Goldfish a été publié en France après Torso, un excellent comic historico-policier déjà chroniqué ici, mais il a été écrit avant (ce n'est pas son premier polar à proprement parler, mais c'est le premier de cette "taille"). Cela peut paraître anecdotique mais a finalement son importance. Les lecteurs savent bien, lorsqu'ils connaissent parfaitement un auteur, qu'une oeuvre de jeunesse n'a pas la même saveur qu'une histoire écrite avec des callosités plein les mains et des rides aux coins des yeux. Quant à ceux qui se mêlent un peu d'écriture, ils savent qu'un projet apporte toujours quelque chose à celui qui le mène à bien. Il y a l'expérience bien sûr, la technique qui s'améliore avec le temps, mais il y a aussi cet important domaine de la magie, de l'inexplicable, qui devient alors plus évident, plus naturel pour l'auteur. Un peu comme le Ki des arts martiaux que l'on retrouverait dans l'encre.
Tout cela pour vous dire que si Goldfish est un bon comic, il est un peu en dessous de Torso. Mais pour de bonnes raisons.

Ne nous méprenons pas, ce livre possède de grandes qualités. La mise en place du début est excellente, la fin est inattendue, nous avons quelques-uns de ces fameux dialogues que les cinéphiles aiment retrouver dans les films de Tarantino, bref, l'essentiel est là. Le découpage et les dessins (en Noir & Blanc), également assurés par l'auteur, sont de bonne facture et collent à l'ambiance, la narration est rythmée et souvent inventive, il y a également des références aux grands classiques du genre (Marlowe, Bacall) pourtant, tout n'est pas complètement abouti.
Certains personnages, à l'importance cruciale, ne sont guère bien épais psychologiquement. Plusieurs transitions sont assez déroutantes, d'autant plus que l'on a du mal à reconnaître les visages des protagonistes. Et les quelques pages de dialogues purs sont plus une facilité (l'on connaît la propension de Bendis à "surécrire" ses planches) pour se débarrasser d'un trop-plein de texte qu'une véritable innovation. En gros, l'on sent comme une espèce de flottement. Comme si Bendis avait soigné certains effets - et bien senti instinctivement qu'ils étaient imparables - mais sans encore pouvoir véritablement les intégrer sans heurts au récit proprement dit.
A ce sujet, je vais prendre une métaphore un peu naze ; on conduit mieux lorsque l'on passe les vitesses sans y penser. Un effet doit découler de l'histoire et non s'imposer à elle en écartant violemment les pages. Ici, même si l'on ne peut pas totalement parler de violence, on entend un peu le papier se froisser par endroit. ;o)
Du coup, l'on se retrouve avec un bouquin agréable à lire mais également intéressant à étudier tant il regorge de bonnes idées pas complètement en place (ce doit être un régal pour un prof décidé à initier ses élèves à l'art séquentiel, l'on y trouve presque tout, du flashback à l'ellipse en passant, par exemple, par la décompression du temps).

Un bon polar avec ses petits défauts de jeunesse, mais des défauts intelligents, ce qui les rend infiniment plus sympathiques qu'un manque de travail ou d'ambition.