27 janvier 2008

Black Hole

Dans une petite ville américaine, des adolescents essaient de tromper leur ennui en faisant la fête, en draguant un peu, en buvant beaucoup. Chaque jour ressemble au suivant. Et puis il y a la crève, cette maladie que l'on se refile par voies sexuelles et qui transforme les corps et les esprits. Les plus atteints vont se réfugier dans la profondeur des bois, à l'abri des regards. Entre monstres.
Comment survivre à ça ? Certains en ont-ils seulement envie ?

Bon, je vous préviens, Charles Burns, ce n'est pas tout à fait l'auteur le plus marrant qui existe hein (ce n'est pas Jo le rigolo dirait un certain Astier). Pas vraiment le genre à être réputé pour ses blagues si vous voyez ce que je veux dire. On s'en rend compte dès que l'on feuillette l'ouvrage. Dessins pas très jolis, plutôt rigides, assez vieillots. En noir & blanc en plus. Pas des niveaux de gris, non, du vrai noir et blanc. Austère le gars.
Du coup, j'avais repoussé depuis pas mal de temps la lecture de cette intégrale de Black Hole, publiée chez Delcourt. Je m'y suis finalement mis, eh bien, le contenu est assez déroutant. Le lecteur demeure presque aussi perdu que les personnages, dans une ambiance glauque de défonce et d'esprits embrouillés. Il y a bien une vague intrigue à base de morceaux de cadavre retrouvés dans la forêt, mais elle est franchement reléguée au second plan tant le mal être et le sexe semblent être les sujets principaux de ce trou noir assez dérangeant.

On ne sait pas trop comment a bien pu se passer la première expérience sexuelle du brave Charlie (pis bon, on s'en fout un peu surtout) mais en tout cas, ça a dû le marquer car tout ici, ou presque, fait office de symbole phallique (amusez-vous à faire la liste de tout ce qui peut faire office de pénis ou même de vagin dans l'histoire, vous allez voir, c'est impressionnant). Et quand le sexe n'est pas évoqué de manière détournée, il est clairement représenté, histoire de ne pas laisser prendre un train de retard aux moins observateurs.
Cela pourrait évidemment glisser vers le graveleux mais le tout est emprunt d'une telle mélancolie, d'une si profonde et noire tristesse désabusée, que l'on finit par se laisser émouvoir par ce malaise adolescent qui, parfois, nous ramène à nos propres craintes passées.
Si Burns a réussi à mettre le doigt sur une chose (non, ce n'est pas une allusion salace), c'est bien sur cette peur panique d'être différent, montré du doigt, isolé. Et à cette envie de se fondre dans la masse, dans la sécurité du nombre et du conformisme, il ajoute la fuite en avant de la pensée, agréablement malmenée qu'elle est par des psychotropes qui l'empêchent de trop longtemps se fixer sur ce qui pourrait faire mal.

Black Hole fait partie de ces comics rares dont l'âpreté fait la force. Pas de couleurs ici, ni de clinquant, ni même un début de suspense, juste une noirceur, une zone d'ombre entre l'enfance et l'âge adulte, un lieu d'où rien ne peut s'échapper, agglutinant les sentiments sans laisser poindre une seule lueur d'espoir. Et quoi de plus normal car, après tout, on le sait bien, de l'adolescence ne ressortent que des adultes. Jamais des enfants.
Si le côté brut peut déplaire, il ne signifie pas pour autant un manque de subtilité, plutôt une volonté de s'affranchir des pansements et autres baumes apaisants afin de pouvoir contempler ces blessures, si horribles et fascinantes à la fois, que l'on s'efforce en général de cacher aux yeux des autres.

Un trait peu engageant et un propos à la fois tendre et douloureux à réserver aux lecteurs souhaitant échapper aux métaphores super-héroïques.