08 mai 2011

Trop d'exemples de Stephen King...

A l'époque, j'étais encore au lycée et le prof de français, l'un de ces types chevelus et débonnaires, débordant de savoir mais quelque peu désabusés par le système, m'avait rendu ma dissertation avec une remarque qui me parut étrange. Je ne me souviens ni de la note (qui devait toutefois être bonne, les dissertations présentant l'avantage énorme de ne demander aucun travail préparatoire à la maison, si ce n'est lire un peu, ce que je faisais avec plaisir) ni du sujet, mais la remarque, éraflant la blancheur de ma page d'un pourpre qui ne souffrait aucune discussion, me laissa longtemps perplexe : trop d'exemples de Stephen King !

Je n'étais pas suffisamment naïf pour ne pas la comprendre. Bien sûr que l'éducation nationale, dans son infinie sagesse de vieille dame ankylosée, attendait de moi que je lusse autre chose que les écrits horrifiques d'un auteur qui avait la triple audace d'être américain, populaire et vivant. Zola, Balzac ou Hugo me tendaient des bras décharnés, du fond de leurs tombeaux. Seulement, voilà, ils m'ennuyaient. Avec eux, les mots restaient des mots, secs, vides et sans vie.
C'est cette remarque, pourtant anodine, qui me fit prendre conscience de l'existence de deux genres d'écrivain. De nos jours, l'on classe les livres en littérature blanche et littérature de genre, ou encore en classiques, opposés à la pop culture, mais aucun de ces termes, même rétrospectivement, n'explique vraiment ce qui fait que William Boyd, Dean Koontz ou Jerome K. Jerome parvenaient à m'embarquer ailleurs, dans leur monde, alors que les autres échouaient misérablement. Ni pourquoi, parmi tous ces auteurs, le grand King me fascinait autant. J'en vins à élaborer, au fil des ans, ma propre théorie et à me convaincre qu'il existait effectivement deux castes, aussi opposées que peuvent l'être l'eau et le feu. D'un côté des écrivains certes talentueux mais dont je sentais la présence derrière chaque ligne, de l'autre des conteurs qui humblement s'effaçaient derrière leur histoire et laissaient la vedette à leurs personnages. Bien entendu, il n'existe pas là une frontière nette et précise, ces catégories sont suffisamment poreuses - et la définition qui les sous-tend, suffisamment floue - pour permettre toutes les suppositions possibles et ainsi ménager toutes les susceptibilités. Mais l'essentiel était pourtant là ; certains s'étourdissaient en se regardant écrire, dans un style égocentré et parfois volontairement abscons, alors que d'autres étaient les dignes héritiers de ces hommes et femmes qui, sans manières, s'approchaient encore, au siècle dernier, des âtres rougeoyants pour tromper l'ennui des plus jeunes et les faire frissonner ou rire en saupoudrant, à l'intérieur de contes éculés, des éléments personnels qui, comme d'étranges épices, allaient subtilement en modifier le goût.

Trop d'exemples de Stephen King ? Oui, sans doute, mais mieux valait lire de la littérature que certains prétendaient de gare plutôt que de ne rien lire du tout. Et puis, si King avait effectivement cette modestie naturelle qui permet au conteur de ne pas tirer la couverture à lui, et même de laisser toute la couette au lecteur ravi de cette douce chaleur, il n'y avait rien de médiocre dans les phrases de ce brave type du Maine. Au contraire, il y avait cette magie, qui se travaille un peu mais est surtout un don, que l'on perçoit dans le Papier, lorsque celui-ci parvient à vous fendre l'âme ou à vous serrer le coeur.
Je me fichais bien de Stephen King à l'époque, et je continue d'une certaine façon. S'il lui prenait l'envie de débarquer du côté de Metz pour une séance de dédicace, je ne ferais probablement pas le déplacement. Car ce qui m'intéresse chez cet homme, je l'ai déjà dans mes bibliothèques. Ce sont plus que des souvenirs, ce sont des instants de bonheur absolu où l'on peut s'abandonner en toute confiance en suivant les pas d'un vieil ami qui aurait le don de contrôler notre rêve éveillé. S'il fallait revenir sur ce long chemin que nous avons arpenté ensemble, le vieux Maître et moi, j'y verrais Louis Creed, pénétrant pour la première fois dans un drôle de cimetière pour animaux. Ben Mears, le regard triste, une moto à ses pieds et une chaussure de femme dans une main. James Gardener, dont la dépouille à l'heure qu'il est dérive dans l'infini de l'espace. Bill Denbrough et son bégaiement, Eddie Kaspbrak et sa si étouffante mère, la douce Beverly Marsh et son père à la main leste... l'on croiserait probablement aussi Rose McClendon nous lançant un regard terrifié, la petite Charlie McGee et peut-être un bon gros Saint-bernard avant qu'il n'ait la rage et se transforme en monstre.
C'est vrai qu'ils sont nombreux les exemples de Stephen King. L'homme a abordé tant de sujets... la violence familiale, l'alcoolisme, les terreurs bien réelles de l'enfance, l'injustice, l'apocalypse, les saloperies issues du regard des autres et les bonnes choses issues... du regard des autres. Et pourtant, je n'ai pas peur de sa plume. Quoi qu'elle aborde, je sais que ce sera adapté. Il y aura des moments difficiles, car la vie est ainsi faite, mais il n'y aura pas de complaisance pour la violence et le sale. Il y aura des jours sombres, chargés de nuages lourds prêts à dégueuler leur contenu sur nos têtes, mais il y aura aussi, à la fin, la promesse d'un ciel tranquille. 
Le propre du conteur, voyez-vous, c'est que jamais il ne triche.
Ce qui arrive... arrive.

Mais ce qui arrive est embelli. 
De l'autre côté du miroir, tout est sous contrôle. Même les enculés.
Le clown de Derry, Jack Torrance ou Randall Flagg n'iront jamais trop loin, car un honnête conteur ne le permettrait pas et, même s'il se laissait aller, le Papier corrigerait cela. Ce que j'appelle le "Papier", ce n'en est pas forcément, c'est même souvent plutôt des pixels sur un écran blanc de nos jours, mais j'aime penser cette étendue neigeuse comme ce Papier si noble qui donne, depuis longtemps, de la consistance aux récits. Ce vide là, que je respecte et dont certains ont peur (la fameuse frousse connue sous le nom de syndrome de la Page Blanche), est utile. Il permet aux personnages de prendre parfois une certaine indépendance et aux histoires de ne pas forcément se plier à la volonté du scribouillard. 
Qu'est-ce que je suis en train de raconter vous dites-vous ? Est-ce que je sous-entendrais qu'un écrivain, un Conteur surtout, n'est pas seul à écrire ? Eh bien... il y a un peu de cela, oui. Je ne vous parle pas de fantômes ou de je ne sais quelle écriture automatique dictée par une volonté supérieure, non, c'est plus subtile que ça. Ceux qui écrivent le savent, certains personnages s'avèrent parfois plus "résistants" que ce que l'on pensait et parviennent même à infléchir leur fragile destinée de fiction. Si l'on écrit avec passion, avec rigueur, en étant à l'écoute, en essayant de tirer d'une idée absurde la meilleure histoire possible, alors, parfois, les personnages nous aident.
Je crois que Stephen King est passé maître dans cet art qui consiste à se mettre au service de mots qui deviennent des descriptions, qui deviennent des gens, qui deviennent une forme de réalité qui nous touche. Cela relève certainement autant de l'abnégation que de la folie (douce heureusement), mais c'est bigrement efficace !

Dans Sac d'Os, Stephen King met en scène un écrivain, ce n'est pas la première fois (loin de là !) mais le narrateur parlant à la première personne, il est difficile de ne pas penser que ce qui le séparait, à ce moment là, du personnage était aussi mince qu'une... heu... feuille de papier. Dans ce roman, il parle du blocage de l'écrivain et son personnage, ce brave Mike Noonan, est pris de nausées voire de malaises assez graves lorsqu'il s'approche de son traitement de texte. Je me souviens qu'en lisant ces passages (traduits par William Olivier Desmond, sans doute le pire traducteur de King, aussi à l'aise qu'une Coulomb et aussi inspiré qu'un trombone) je m'étais dit que Noonan était malade parce que Stephen King lui faisait voir ce qui relie nos univers : le blanc, le caniveau, l'immense et pulsant espace vierge et créatif qui fait tampon entre notre monde et tous les autres.
L'on peut y voir la fameuse métaphore du type qui rêve qu'il est un papillon et qui se demande, pendant un bref mais terrifiant instant, s'il ne serait pas plutôt un papillon qui rêve qu'il est un homme. Prendre un personnage par les cheveux et l'obliger à regarder par le trou de notre serrure, ce n'est pas très sympa, mais bon, l'on pardonne tout au Maître. Et la mise en abime est, de toute façon, passionnante. 
Trop d'exemples de Stephen King ?
Je crains personnellement qu'il n'y en ait jamais assez. Car un jour, le Maître ira rejoindre un Ka-tet lointain, sur un plan supérieur. Et que deviendra alors ce petit gosse qui frissonnait autant de joie que de crainte à la lecture de son dernier roman au format poche ? Est-ce que l'adulte qu'il est devenu pourra tourner d'autres pages, profanées par de nouveaux noms, avec le même pincement au coeur et la même excitation ? 

Parce que l'enfant comme l'adulte connaissent la réponse, ils tremblent et savent que jamais il n'y aura assez d'exemples de Stephen King. Il en faudrait plus, beaucoup plus, suffisamment pour pouvoir vivre une vie entière et bien remplie sans jamais avoir à passer une semaine sans la satisfaction, profonde et merveilleuse, de lire du King et de s'en inspirer. Pas en le plagiant, comme un vulgaire Patrick Poivre ou un Thierry Ardisson, ces pseudos auteurs au coeur sec et à la plume tenue par d'autres, mais comme un élève s'inspire de son maître vieillissant, en le regardant, sur le tatami, parer sans effort les attaques d'adversaires nombreux mais désemparés par la profonde justesse de ses gestes.

Vous savez quoi ? J'ai menti. Je crois que si Stephen King venait à Metz, j'irais peut-être y faire un tour. Et, avec un accent anglais approximatif, je le remercierais. En anglais, je ne pourrais pas lui expliquer pourquoi je le remercie, ni à quel point il a changé ma vie, mais peut-être qu'avec un regard suffisamment éloquent... il comprendrait. N'est-ce pas là le propre des Conteurs et de leur sorcellerie ? Comprendre l'essentiel en un regard... et le digérer pour le retranscrire, en mieux.
En beaucoup mieux pour que, plus tard, des enfants passionnés puissent eux-aussi être honorés du cinglant et andrinople mais si jouissif "trop d'exemples de Stephen King".



Stephen King en Comics :
La Tour Sombre (adaptation)
The Stand ("Le Fléau", adaptation)
American Vampires (participation à l'écriture)
Locke & Key (oeuvre de son fils)