07 avril 2009

Le Super-Héros : Profil, Symboles et Réflexions

Lorsqu’un personnage classique passe du statut de héros à celui de super-héros, que se passe-t-il exactement ? En quoi un simple préfixe peut-il changer radicalement la donne ?

En tout domaine il existe des exceptions, néanmoins le lecteur conviendra qu’un super-héros, en général, peut se définir par quelques particularités très précises : un ou des pouvoirs (ou talents), un costume, une identité secrète. Voilà la base, les fondations cachées sous le terme « super ». La plupart des grandes figures super-héroïques font aujourd’hui partie de la culture populaire et tout le monde a plus ou moins entendu parler de Spider-Man ou Batman, en général, pour ceux qui ne lisent pas de comics, en étant persuadés qu’il s’agit de personnages destinés aux enfants alors que la grande majorité des BD récentes les concernant sont plutôt réservées à un public « averti ».
L’un des premiers super-héros (au sens de la définition donnée ci-dessus), Zorro, n’a jamais réellement porté ce titre, pourtant il s’agit bien d’un justicier, masqué et possédant, sinon des pouvoirs, du moins des dons peu communs. Ce personnage de fiction a même donné naissance à une expression, un peu péjorative, « jouer les zorros ».
Mais qu’on les désigne précisément comme des super-héros ou qu’ils en aient les attributs sans le titre, que symbolisent réellement ces personnages ?

Du Pouvoir
Il est peu de dire que l’homme est en perpétuelle quête de pouvoir, un pouvoir économique, militaire, politique, mais également un pouvoir plus animal, plus sexuel presque, lié à la domination pure. Une telle recherche est notamment particulièrement présente dans la compétition sportive. Il ne s’agit pas de draguer le talonneur lorsque l’on est demi de mêlée, évidemment, mais la recherche de la victoire sur autrui est intimement liée aux pulsions primaires et inconscientes qui font qu’un individu mâle est souvent conduit à démontrer qu’il est le « dominant ». Et comme il y a tout de même des inconvénients majeurs à péter la gueule de son voisin tous les dimanches, on a inventé les stades. Ainsi que la meilleure amie du supporter : la buvette. ;o)
D’une manière moins psychologique et plus terre-à-terre, ne parle-t-on pas d’ivresse du pouvoir pour ceux d’entre-nous qui gravitent dans les hautes sphères ? Et si le pouvoir enivre déjà au singulier, que dire « des » pouvoirs ?
Voler, être invulnérable ou plus rapide qu’une balle, lire dans les pensées, devenir intangible ou invisible, voir à travers la matière… qui n’a jamais pensé, ne serait-ce qu’un instant, que l’un ou l’autre (ou tous !!) de ces pouvoirs serait plutôt utile pour supporter les aléas de la vie ?
C’est un peu la démarche enfantine du « et si on disait que… »
Les pouvoirs sont la réponse évidente à nos craintes les plus violentes ou les plus honteuses. A nos désirs les plus pervers aussi. Car s’il est pratique d’être fort pour mettre une raclée aux méchants, il est tentant d’être invisible pour aller jeter un œil dans les douches des filles (cf, pour cet aspect, le Irredeemable Ant-Man de Kirkman par exemple). Très vite, et bien que l’exemple pris ici soit plutôt gentillet, se pose donc un problème moral lié à l’utilisation des pouvoirs. Ce dilemme est alors résolu par un système de défense bien connu des psychologues…

De l’Anonymat
N’être personne est la liberté absolue.
C’est le masque qui permet de dévaliser la banque, le dédoublement schizophrénique qui permet d’accepter les pires horreurs, c’est ce qui permet d’assumer nos pires pulsions sans jamais, par contre, en assumer les conséquences auprès de nos proches ou de la société.
D’un point de vue super-héroïque, les personnages se justifient souvent en prétextant vouloir protéger leur famille. Prétexte « Canada Dry » qui a l’apparence du bon sens mais ne résiste pas à une petite réflexion. Policiers ou juges agissent à visage découvert. Un super-héros, bardé de pouvoirs, aurait donc plus de mal à protéger sa famille qu’un simple flic de quartier ? Evidemment que non, il serait même plutôt mieux équipé pour faire face aux éventuelles menaces. L’argument ne tient donc pas, il y a autre chose.
Cette autre chose, c’est la loi et, par là même, le processus de mise en commun. Tout est réglementé dans une démocratie (et la plupart des gens suivent ces réglementations, par honnêteté ou crainte des représailles), et il est évident que si la détention d’armes à feu (même aux Etats-Unis contrairement à ce que l’on croit) ou la conduite d’un véhicule sont soumis à autorisation, l’on voit mal comment la société pourrait se désintéresser de pouvoirs bien plus dangereux qu’une Fiat ou qu’une .22 long rifle.
Etrangement, l’on peut s'amuser à noter que le Masque ou le pseudo (sur le Net aussi, bien que le réel anonymat n’y existe pas) permettent également de se « libérer » du Surmoi et, ainsi, de se débarrasser, pour un temps seulement parfois, de règles pourtant acceptées et parfaitement intégrées. Non seulement le héros cache son identité mais il s’autorise, par le port du masque, un comportement qu’il n’aurait pas autrement.
Ainsi, Peter Parker n’a pas de pouvoirs, pas plus que Clark Kent. Seuls Spider-Man et Superman en ont. Et comme ils ne sont personne, il n’y a alors plus nécessité de conformer un pouvoir à un règlement. La puissance, sans cadre, est alors sans limite.
Vient alors un paradoxe solutionné par une autre caractéristique importante… la tenue.

De l'accoutrement
Je ne vais l’apprendre à personne, la manière de s’habiller véhicule un message. Au collège ou au lycée, l’on peut voir des punks, des rastas, des gothiques, tout simplement parce que l’adolescence permet de mieux assumer un message radical (et parce que la jeunesse ne peut formuler que très imparfaitement ses aspirations). Le monde adulte a tendance à gommer un peu les excès mais, hors obligations professionnelles pures, permet également de dire, plus discrètement, « voilà ce que je suis ! »
Le côté justicier du super-héros, ainsi que sa puissance, le font passer pour une sorte de réactionnaire assez dangereux. Son anonymat et le refus de se plier aux règles de la vie en société pourraient par contre le transformer en anarchiste guère plus rassurant. Ces deux postures contraires – et déroutantes – vont être finalement adoucies par l’apparence et le pouvoir du message visuel.
Prenons les figures les plus connues. Spider-Man - tout comme Superman - arbore (même s’il y a des exceptions dans son histoire vestimentaire) un costume… rouge et bleu. Une araignée rouge et bleue, c’est tout de même rare ! Par contre, le rouge et le bleu sont les couleurs les plus utilisées dans le monde en matière de… drapeaux. On les retrouve sur les bannières américaine et française par exemple. Et quoi de mieux comme message rassurant qu’une allusion directe au drapeau ? Le symbole est à la fois national et solennel, mais son côté vague et large n’engage finalement pas à grand-chose. Psychologiquement, c’est un clin d’œil complice ou une tape amicale. Et cela entraîne, forcément, une réaction de sympathie (mis à part, peut-être, pour certains facteurs de Neuilly qui passent plus de temps à pleurnicher, les yeux emplis de CS, qu'à fréquenter les boîtes aux lettres). De même, des couleurs très vives coupent tout de suite court à la possible association d’idée entre les super-héros et d’autres porteurs de masque moins bien intentionnés. Et il n’est pas faux de dire que les encapés ont très largement recours à des looks peu discrets (qu’il s’agisse de Wolverine, Hank Pym, Iron Man, Captain Britain, Vision, Hawkeye, Nova et bien d’autres, leurs ennemis faisant preuve souvent d’un goût similaire pour le flashy mais pour d’autres raisons).
Là encore je rappelle qu’il s’agit d’une sorte de profil général, de nombreux contre-exemples existent mais, pour qu’ils soient qualifiés ainsi, il faut donc admettre l’existence d’une toile de fond bien spécifique. Prenons Batman par exemple, son aspect est sombre et effrayant, seulement, le message s’adresse là explicitement aux criminels. Et, du coup, par un parfait effet inversé, il en devient totalement rassurant pour le citoyen lambda. Le costume garde donc une fonction d’habile communiquant passif.

Du rôle réel du préfixe
Doit-on changer de trottoir lorsque l’on croise un super-héros ?
Oui. Et non. Le préfixe, avouons-le, ne règle rien. Au contraire. Etre super-con n’est en général pas vraiment perçu comme une nette amélioration de votre statut social.
Et si l’on en vient à dire que le super-héros n’est en rien fondamentalement positif, à quoi peut bien servir la partie « super » ? Tout simplement à se débarrasser du superflu.
Une petite explication s’impose.
Les super-héros doivent faire face à de super-menaces. Des super-vilains, des super-problèmes, des types qui se nourrissent d’humains ou veulent conquérir la terre… bon. Mais ils doivent également faire face à des problèmes simples. Ils ont des boulots, des femmes, des amis, des factures à régler, des mères envahissantes, des pères absents, des robinets qui fuient et des déceptions sentimentales. Le « super » permet, finalement, d’oublier les conneries et de se concentrer sur l’essentiel. De se dire, ok, je suis le plus fort… et maintenant ?
Et maintenant rien. Parce que les dieux ont des problèmes de dieux qu’ils peuvent résoudre avec leurs pouvoirs divins, oui, mais aussi parce que les dieux ont des problèmes tout court. Et que faire partie d’un panthéon ne change pas le goût salé des larmes.
Jules César, en tant qu’empereur, était un homme de pouvoir, mais qu’a-t-il ressenti vraiment en voyant son fils le trahir ? Sans doute un sentiment de père.
Le super-héros et ses super-pouvoirs, caché par son anonymat, ne viserait-il, au final, qu’à nous faire comprendre des évidences dans une sorte de structure narrative qui se mord la queue ? Des super-héros contre des super-vilains et, à la fin, rien de nouveau sous le soleil ? A part, peut-être, le cercle vertueux d’un genre qui, plus que tout autre, aura su évoluer et grandir. C’est un peu le pendant de la sentence, certes naïve mais exacte, « l’argent ne fait pas le bonheur. » Survivre à une attaque nucléaire, pouvoir respirer sous l’eau, aller sur mars, c’est magnifique. Mais ensuite ? Une fois le bunker, le sous-marin et le vaisseau spatial inventés, que reste-t-il ?
Peut-être notre nature. Ce qui jamais ne changera. Une fois les salauds vaincus et les météores détournés, les gens, « super » ou non, reviennent à l’essentiel ; regards aimants et mains tendues, logiques amoureuses, filiales ou amicales. Et pour les protéger, ce fol espoir d’être plus fort. Un cercle vertueux ?
Bah, un cercle en tout cas.

Ceci est une façon d'aborder le ou les super-héros. Ce n'est pas forcément la bonne, ce n'est certainement pas la seule, mais c'est un peu de ce qui, pour moi, explique l'attrait de ce genre. Ne vous formalisez pas si vous n'aboutissez pas aux mêmes conclusions, c'est un peu normal. Un tableau de maître, léché par des milliers de regards, génère en général de bien opposées réactions. Pourquoi en serait-il autrement des comics et du sous-genre super-héroïque ?
Après tout, notre pouvoir à nous, c'est peut-être bien celui-là. Générer, à partir d'une démarche artistique, d'autres démarches. Et puis, aussi, prendre un plaisir indicible en tournant les pages de nos livres. Car si nous ne partageons pas les mêmes avis, ou si nous ne manions pas tous la plume, nous avons ceci en commun d'être tous des lecteurs. Et le temps passé à lire est un temps où le glaive reste, lui, dans son foureau. En bien ou en mal d'ailleurs. Mais même pour les justiciers, il est nécessaire de faire, parfois, des pauses. Et si elles sont engendrées par l'attrait des pages plus que par la fatigue des muscles, c'est déjà un signe que, finalement, tout ne va pas si mal que ça. ;o)