10 novembre 2009

Entretien avec... Claire Deslandes !

Bragelonne, sous son label Milady Graphics, vient de faire récemment une entrée remarquée dans le monde des Comics. Claire Deslandes, responsable éditoriale, a bien voulu répondre à quelques questions afin que nous puissions faire plus ample connaissance avec ce nouvel acteur de la Bande Dessinée.

Neault : Claire, bonjour et merci de nous consacrer un peu de votre temps. Alors, tout d'abord, comment présenter Milady à de nouveaux lecteurs, en quelques mots ?
Claire Deslandes : Milady Graphics est la suite logique de Bragelonne et de Milady. Depuis dix ans, nous publions de la Fantasy, de la SF, du fantastique, de la bit-lit, etc. En bref, ce qu’on appelle la littérature de genre, et que nous préférons appeler « littérature de l’imaginaire ». Depuis le temps, je crois qu’on peut dire que nous sommes experts en la matière. Et depuis un moment, nous réfléchissions à décliner cela en bande dessinée.
La Fantasy, tout particulièrement, est un genre qui se nourrit d’images, de fantasmes, et qui, à son tour, est une source inépuisable d’inspiration pour les artistes du visuel (la BD, le cinéma, le jeu vidéo, etc.).
Donc Milady Graphics, c’est la même ligne éditoriale que Milady, mais en images. De la Fantasy, de la bit-lit, des coups de cœur…

- L’irruption d’un nouvel éditeur est toujours un petit évènement sur la scène comics VF. En gros il y a Panini, possédant un quasi monopole (Marvel, DC et surtout les titres Vertigo), Delcourt (proposant des séries de grandes qualités, mais avec moins de personnages connus) et quelques très petits éditeurs qui surnagent avec du matériel certes intéressant mais marginal et limité en « volume ». Au milieu de tout ça, Milady semble s’imposer directement comme un outsider sérieux, tant dans le choix des séries que le soin apporté aux livres.
Quelles sont vont ambitions à long terme ?
- Je ne souhaite pas nous définir par rapport aux autres acteurs du marché. Ce serait forcément une définition en creux, partielle, qui ne rendrait pas compte de nos envies. Notre idée de départ était d’offrir aux lecteurs un choix dans un genre curieusement délaissé par les comics traduits en français : la Fantasy (et ses petites sœurs).
Donc, à long terme, l’idée est de nous implanter sur ce marché, dans un créneau que nous connaissons bien. Donc pas de monopole ou de conquête de l’univers en ligne de mire, juste une extension, dans un nouveau média.

- Vous avez une approche assez ouverte dans le sens où vous ne semblez pas cibler un seul éditeur US. Comment se passent les discussions avec les grosses maisons américaines ? Est-ce que l’on peut, par exemple, avancer une certaine qualité d’adaptation dans les négociations ? Ou sinon, quels sont vos arguments ?
- Cela se passe grosso modo comme lors de négociations pour l’achat des droits d’un roman. D’abord, je lis le livre. Ensuite, s’il me semble convenir à nos lecteurs et à notre ligne, je fais une offre à l’agent ou au responsable des droits chez l’éditeur. Et on discute.
La qualité d’impression et d’adaptation est un prérequis. Bien sûr, j’ai des centaines de livres, y compris des livres illustrés, à faire parvenir aux éditeurs pour attester du soin que nous portons traditionnellement aux ouvrages. Ensuite, je peux mettre en avant notre position dominante sur le marché de la Fantasy, ainsi que le poids déterminant de notre diffuseur, DDL.
Par ailleurs, nous étions déjà en contact avec de nombreuses maisons d’éditions américaines (ou d’ailleurs), qui ne publient pas que du graphique. Nos dix ans d’existence nous ont permis de tisser des liens de confiance avec beaucoup d’acteurs majeurs de l’édition internationale. Forcément, ça aide !

- On peut déjà, avec les premières sorties Milady, se faire une idée des séries marquantes. Il y a de grosses licences liées aux JdR (Forgotten Realms, Dragonlance), de l’humour (Empowered) et du très lourd comme Le Dernier des Templiers ou encore Black Summer qui est annoncé, voilà plutôt un lancement solide. Y aura-t-il chaque mois un rythme de publication aussi soutenu ?
- Il y aura au moins trois titres par mois. Les parutions liées à Dungeons and Dragons seront soutenues (un titre de chaque série tous les trois mois). Je tâche d’équilibrer les genres (Fantasy, bit-lit, horreur, humour…), de façon à ce que chacun trouve son bonheur dans les titres du mois. Et je n’oublie pas les artbooks (Luis Royo, notamment).

- Il y a un soucis du détail, de la qualité, qui est présent dans les romans Milady (le relief sur les Laurell K. Hamilton par exemple, qui rappelle les éditions poche US). On retrouve une approche similaire pour Milady Graphics : un prix raisonnable, un papier de qualité, une traduction quasiment exempte de fautes (ce qui est de plus en plus rare), des bonus quand il y a lieu (abondants sur Mice Templar ou Death Dealer), bref, on sent une approche sérieuse. C’est une envie de se démarquer ou simplement un respect naturel dû aux lecteurs (et d’ailleurs aux auteurs adaptés) ?
- D’abord, merci beaucoup ! C’est surtout né de l’envie d’offrir aux lecteurs ce que j’aimerais avoir pour moi-même. Faire l’effort d’ajouter quelques pages de bonus, même si ça coûte forcément un peu plus cher en impression, en traduction, etc., ça vaut toujours le coût, et ça fait toujours plaisir, non ?
Et, très franchement, vu l’énergie que nous consacrons tous à la publication des titres de Milady Graphics, ce serait vraiment dommage de chipoter sur le papier !

- Alors, il faut qu’on parle quand même de The Mice Templar, une œuvre de grande qualité et peu connue du grand public. Comment avez-vous, nom d’une petite souris, dégoté ça ? Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette série ?
- Comment l’ai-je dégoté ? En lisant les monthly, tout simplement. C’était il y a un moment, déjà. Un an, si je me souviens bien. Et tout m’a séduit. Le dessin, bien sûr. Si particulier, et incroyablement expressif. Et le scénario, solide, fouillé. C’est fou, le temps qu’ont passé Bryan JL Glass et Mike Oeming a peaufiner ce projet ! J’ai retrouvé dans Le Dernier des Templiers le plaisir de lecture que l’on peut avoir avec un roman d’aventures ou de Fantasy. Le genre de souffle épique que l’on peut trouver dans les romans de David Gemmell, par exemple.

- Cela m’amène à une question plus personnelle, comment devient-on responsable éditoriale d’une telle ligne ? Quel est votre parcours ?
- Je travaille depuis une douzaine d’années dans l’édition. J’ai commencé dans le polar et la SF. À cette époque, j’ai rencontré l’équipe qui monterait Bragelonne. J’ai exercé pas mal de métiers (directrice de collection, préparatrice, adaptatrice, technicienne de fab, maquettiste, secrétaire d’édition…), aussi bien pour des éditeurs généralistes que pour le manga ou la Fantasy. Il y a quelques années, j’ai rejoint l’équipe de Bragelonne en tant qu’éditrice. Bragelonne (et, de fait, Milady) est une boîte où l’on communique beaucoup et où de nombreuses décisions sont prises collégialement. Grâce à cela, des tonnes d’idées ont vu le jour. Et, nouveau projet après nouveau projet, me voici au gouvernail de Milady Graphics.
Et je ne délaisse pas pour autant nos lignes de romans !

- En dehors de votre travail, aviez-vous l’habitude de lire régulièrement des comics ? Si oui, lesquels ?
- Régulièrement, oui. Je lis de la franco-belge depuis bien longtemps, mais les comics ne m’ont contaminée que plus récemment, il y a quelques années. Spontanément, je me tourne vers des comics indé, comme Mice Templar (Le Dernier des Templiers), dont nous parlions plus haut, Red Herring, ou Black Summer, qui paraît bientôt chez nous. Empowered est un gros coup de cœur, aussi. Le traitement de certaines grosses licences peut toutefois retenir toute mon attention (comme le Batman de Grant Morrison and Frank Quitely). Mes premières amours avec le roman noir m’entraînent également vers des titres comme Gotham Central, Incognito, ou encore Four Women. Ce qui ne m’empêche pas d’aimer ce qui est mignon, comme le chat de King City ou le Oz de Marvel, ou les envoutements de Madame Xanadu !

- Pensez-vous que le fait d’être une femme puisse avoir un impact sur vos choix ou votre approche ? Dans un milieu aussi masculin, un regard féminin est-il un avantage ?
- Le fait d’être une femme influe probablement sur tous mes choix, dans la vie. Après, de là à dire que cela influe sur la ligne éditoriale de manière notable, je ne suis pas sûre. Même si ma sensibilité joue un rôle essentiel dans le choix des titres retenus pour la collection, il ne faut pas perdre de vue que cette ligne est conçue pour ses lecteurs, et non pour moi. Je ne constitue pas là ma bibliothèque idéale (ça, je peux le faire chez moi) : je rends disponible des titres pour le lectorat français, en suivant la logique éditoriale de Milady et Bragelonne.

- Peut-on avoir, en exclusivité, une idée des prochains titres Milady ? Attention, des trucs que personne ne sait hein ! Ou des indices sinon. Ou un rébus. Ou… heu, non, ça serait bien d’avoir quelques noms en fait, sans passer par un jeu. ;o)
- Ah, une exclu ? Malheureusement, je ne fais pas trop de secrets, et il est probable que j’aie déjà laissé filtrer beaucoup d’infos !
Mais je peux vous dire que nous avons acquis les droits de Hexed, de Michael Alan Nelson et Emma Rios, et que j’ai hâte de le voir publié. C’est complètement bit-lit, et Nelson et Rios font une équipe formidable.

- Est-il possible, même à très long terme, d’envisager des publications « originales » (françaises par exemple) chez Milady ? Etes-vous doté d’une structure capable de travailler très en amont sur une série en devenir ? Ou bien est-ce votre ambition avec le temps ?
- Oui, c’est envisageable, et envisagé même. Mais, comme vous le devinez, c’est un projet à long terme. Nous avons un réservoir d’idées, mais ce ne sont pas des projets à prendre à la légère. Donc ne précipitons pas les choses !

- Il y a de nos jours une petite polémique (qui fait écho à l’évolution des comics aux US) autour du dessin et de l’histoire. Sous le prétexte, tout à fait sensé, qu’une bonne histoire avec de pauvres dessins vaut mieux que des dessins magnifiques illustrant un récit ennuyeux, certains (mêmes des auteurs) vont jusqu’à dire que le dessin "n’est pas important dans une BD". Ou pas essentiel disons. Quelle est votre position ?
- Je n’avais pas entendu parler de cette polémique. Et pour tout dire, je ne la trouve pas très intéressante. C’est un peu comme dire qu’il vaut mieux un roman avec plein d‘idées mais écrit avec les pieds, plutôt qu’un roman sans imagination mais avec une belle plume. De surcroît, quand on parle de dessin, encore faut-il définir le beau (qui n’est pas synonyme de technique), et déterminer si la beauté du dessin est requise pour faire passer un message. Qui a dit que la BD se devait d’être belle ? Et qui va en juger ?
Donc, pour répondre, je dirais que la beauté du dessin n’est pas nécessaire. Mais que le dessin est capital.

- Comme vous ne le savez sans doute pas, je chronique beaucoup de comics Marvel. Du coup, j’aimerais savoir quel personnage, ou quelle série, vous aimeriez adapter en français (dans l’absolu en fait, sans se soucier des droits actuels). Et, surtout, pourquoi. Qu’est-ce qui pourrait correspondre le plus à Milady dans le mainstream Marvel ?
- Pourquoi pas Scarlet Witch ? Son univers Fantasy correspondrait bien à notre ligne éditoriale. Et elle pourrait rencontrer chez nous quelques sorcières qui l’aideraient à maîtriser ses pouvoirs !
Et nous publierons bientôt Magicien, de Raymond Feist, qui est paru chez Marvel. ;o)

- Je termine toujours en demandant à mon interlocuteur quel super-pouvoir il choisirait dans la vie réelle. Attention Claire, vous n’êtes pas obligée de porter un costume en latex et tout, vous décidez du look ET du pouvoir. ;o)
Quel serait votre choix ?
- Comment ça, pas de costume ? Mais quel intérêt, si on n’a pas la tenue ? Je n’aurais jamais imaginé devoir me poser la question (parce que oui, vous m’avez amenée à y réfléchir pour de vrai !)… Alors, si on écarte les trucs un peu mégalo, du genre Gardien de l’univers, je suis tentée par des pouvoirs de métamorphe. Ce qui règle le choix du costume. Et ça tombe bien, on en aurait pour des heures !

- Merci infiniment Claire d’avoir pris le temps de venir parler de ce qui nous passionne tous ici : les comics et la manière dont ils sont adaptés en France.
- Merci à vous !

Le site de Milady Graphics