24 novembre 2009

Sur les traces de Straczynski - 1 : Et si l'espoir n'était qu'un leurre

Première partie d'une série d'articles consacrés à certaines des oeuvres les plus marquantes de J.M. Straczynski. Coup d'envoi de ce jeu de piste avec Midnight Nation.

Un meurtre sordide de plus dans les rues de Los Angeles. Un règlement de compte dont tout le monde se fiche sauf David Grey, un bon flic qui consacre l'essentiel de sa vie à son métier. Mais lors d'une arrestation, tout tourne mal. Lorsque l'inspecteur se réveille à l'hôpital, tout a changé pour lui. Il est maintenant entre deux mondes.
Les Marcheurs lui ont volé son âme. Pour la récupérer, il a un an pour se rendre de Los Angeles à New York. Dans sa quête, il sera aidé par la belle et mystérieuse Laurel. C'est elle qui lui fournira les premières clés pour comprendre son état. Elle aussi qui devra le tuer s'il échoue.
Un très long périple vient de commencer. Au bout il y aura un choix à faire. Et pour David qui voit maintenant les deux côtés de la métaphore, la décision ne sera pas facile. Car de tous les oubliés, les paumés, les laissés-pour-compte, il sera peut-être le premier à changer l'ordre naturel des choses.

J.M. Straczynski a déjà été bien souvent évoqué ici, ne serait-ce que pour des comics tels que Bullet Points, The Twelve, Thor ou encore Silver Surfer : Requiem, pour n'en citer que quelques-uns. Mais avant de parler de son run marquant sur la mythique série Amazing Spider-Man, il semblait important de commencer par Midnight Nation, une oeuvre atypique qui se démarque totalement du super-héroïsme ou même du polar traditionnels. Pour ces douze épisodes, publiés au début des années 2000 et édités en France chez Semic, Straczynski a travaillé avec Gary Frank. Ce dernier nous offre des dessins plutôt classiques mais de bonne facture, avec notamment des visages réalistes et expressifs. Mais ce ne sera pas faire injure à l'artiste que de reconnaître que l'intérêt du récit tient plus dans son propos que son aspect graphique.

Tout n'était pourtant pas gagné d'avance. Un thème fantastique, avec des élans métaphysiques ou religieux un brin moralisateurs, voilà qui pouvait sembler quelque peu rébarbatif. Pourtant, passé un premier cliché, tout se déroule parfaitement. Et encore, pour ce qui est des clichés, l'on a affaire à un méchant flic, blanc donc forcément raciste, que Grey déteste. Sauf qu'il pousse la détestation de la logique de son collègue (celui-ci accordant plus de poids au meurtre d'une fillette innocente qu'à celui d'un dealer) jusqu'à souhaiter... sa mort. Presque une façon du coup de montrer du doigt les excès et égarements de gens se réclamant d'une morale absolue dont ils ne tiennent pas compte pour rendre leurs propres jugements.
Mais il ne s'agit là que d'un détail et c'est à un véritable voyage intérieur que nous convie ensuite l'auteur. Car nous ne pouvons que nous questionner avec le personnage principal. La métaphore, presque trop évidente, des gens qui s'effacent peu à peu à notre vue a surtout été comprise jusqu'ici comme une condamnation des travers de nos sociétés, ce qu'elle est certainement. Elle peut toutefois également être perçue plus largement comme une évocation de l'illusion du Moi et de l'individualisme qui en découle, thème présent dans certaines philosophies asiatiques par exemple.
Mais là où Straczynski peut se vanter de faire vraiment mal, c'est que loin de nous servir une opinion personnelle avec de gros sabots, il se fait l'avocat du diable et parvient presque à nous convaincre que tout espoir est vain, que la douleur fait toujours partie de l'équation et que seul le renoncement paraît sensé.

Heureusement, le final, bien que très loin d'une happy end classique, permet à Grey de trouver une sorte de rédemption. A travers lui, le scénariste bouscule un peu nos petites lâchetés quotidiennes. Nos résignations trop faciles, nos hésitations, nos peurs de l'inconnu ou de l'échec sont superbement mises en scène pour nous confronter finalement à l'absurde vérité : nous sommes responsables d'une grande part de ce qui nous arrive. Et le courage, l'abnégation ou le pardon sont quelques moyens, fragiles mais précieux, pour arriver à reprendre le contrôle de nos vies. Eh bien c'est un message qui n'est finalement pas si courant que cela. Surtout qu'il est délivré sans réels "méchants" et avec une poésie émouvante.
Straczynski - qui fait partie, avec des Ellis, Bendis, Ennis et autres Loeb, de ces gens qui ont réussi à insuffler de la profondeur et de la subtilité dans les comics modernes - se permet ici une réflexion amère et délicate, qui ne force pas la main au lecteur et le laisse l'esprit en feu et le coeur reconnaissant. Et une fois la dernière page tournée, l'on ne peut s'empêcher de s'interroger sur ce que nous aurions fait à la place de ce flic. Et aussi un peu sur ce que nous continuons, chaque jour, à ne pas faire...

Une superbe histoire, touchant à la fois au pire de la condition humaine et aux efforts admirables que l'homme parvient parfois à concéder pour la dépasser.

"La vérité point ne se perd."
Laurel, sous la plume de J.M. Straczynski