14 novembre 2009

The Surrogates : la vie... en mieux

Petit bond dans le futur proche avec Clones, un comic SF publié chez Delcourt.

2054. Grâce aux progrès de la cybernétique et de la réalité virtuelle, la plupart des gens utilisent maintenant des répliques androïdes. Tandis que leurs doubles vont travailler, font des rencontres ou voyagent, les utilisateurs ressentent la moindre sensation grâce à un casque qui stimule leur cerveau. Il est maintenant possible de fumer, se droguer, se gaver de hamburgers ou avoir des relations sexuelles avec un parfait inconnu sans le moindre risque.
L'adrénaline sans le danger. Le concept est si parfait que toute la société a été profondément bouleversée par l'avènement des clones. Même la police les utilise, rendant ainsi le métier de flic beaucoup moins dangereux.
Pourtant, un individu va tenter de déranger cet ordre établi. Il commence par détruire quelques-uns de ces si pratiques androïdes. Le lieutenant Harv Greer va être chargé de l'enquête. L'officier est partagé... il poursuit un criminel dont il comprend les motivations. D'autant que lui-même ne rêve que d'une chose, pouvoir dîner avec sa femme. La vraie et non sa réplique. Il a envie de rides, de kilos en trop. De vrai.

Tout d'abord une petite remarque sur le titre français. "Clones" ne semble pas forcément être un bon choix étant donné que l'on parle ici d'androïdes plus que de clones au sens propre (l'utilisateur choisissant même le sexe ou l'apparence de son substitut). Evidemment il ne s'agit pas de prôner la traduction littérale de "The Surrogates", mais une petite tentative d'adaptation, quitte à réfléchir cinq minutes, aurait été louable. Même le slogan de Virtual Self, "La vie en mieux", aurait pu faire un titre plus convenable. Et tant que l'on est dans ce qui ne va pas, pourquoi diable nous infliger en cover l'affiche du film ? Les éditions Delcourt en viendraient-elles à se conformer aux pratiques détestables des vendeurs d'autocollants ? Avec un tel procédé l'on a presque l'impression qu'il s'agit de l'adaptation BD du film alors que le comic est au contraire à l'origine de la version cinéma.
Cette espèce de théorie implicite faisant des films un argument de vente pour les comics (voire leurs sauveurs tant qu'on y est !) commence à devenir irritante. C'est plutôt rare chez cet éditeur mais il ne faut pas laisser s'installer les mauvaises habitudes.

Venons-en au contenu. Les dessins sont de Brett Weldele, un artiste qui va utiliser un style assez particulier, fait de quasi ébauches, sans effet de profondeur, ce qui n'est pas sans rappeler Templesmith (sur Fell par exemple). L'esthétique est donc inhabituelle mais loin d'être désagréable. On se fait même assez vite à ces traits finalement très expressifs et rehaussés par une colorisation monochrome élégante et efficace.
Pour ce qui est du scénario, c'est Robert Venditti qui est aux commandes. Avec un tel sujet on sentait venir la leçon de morale un peu lourdingue mais le type s'en sort plutôt bien. Plus que la modernité ou la technologie, c'est finalement le règne du paraître, le poids du regard de l'autre qui sont visés. Certains questionnements, laissés volontairement en suspens par l'auteur, donnent lieu à des réflexions intéressantes. Par exemple, à l'occasion d'un rendez-vous amoureux qui tourne mal entre deux "substituts", les policiers découvrent que l'opérateur du clone féminin était en fait un homme. Ce qui fait dire à l'un des personnages : "si tu crois que tu es avec une fille, tu es avec une fille." Voilà qui pose l'épineuse question du rapport au réel. La réalité est-elle la somme des stimuli interprétés par notre cerveau ou l'homme doit-il dépasser ses sens et se lancer dans une quête de l'absolu, du "Vrai" ? Vous avez 4 heures, ça sera noté sur 20, coeff 4. ;o)

Bref, voilà une oeuvre flirtant avec la SF, le polar et les réflexions métaphysiques. Un mélange plutôt sympathique. Notons également la présence de pubs ou d'extraits de journaux qui permettent de mieux comprendre le fonctionnement des clones ou encore leur impact social dans des domaines tels que le maintien de l'ordre ou la santé publique. Car contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'emploi de ces substituts présente des avantages indéniables et cet effort dans leur présentation permet de crédibiliser le récit et d'en renforcer l'aspect dramatique.
La conclusion, fort bien amenée, échappe à la règle du spectaculaire à tout prix et s'offre un final doux et amer, tout en retenue.

Une belle histoire qui se paie le luxe de ne pas être trop démonstrative et qui, en prime, amène le lecteur sur un terrain relativement peu fréquenté.