26 avril 2008

Ce n'est qu'une animatrice...

Aujourd'hui, dans l'émission Extérieur Jour de la chaîne Canal+, Daphné Roulier recevait, lors d'un sujet sur la sortie d'Iron Man, l'acteur Robert Downey Jr. La journaliste, arborant le look aguichant d'une institutrice revêche en phase de ménopause, cite alors quelques phrases de Jon Favreau, le réalisateur, qui parle de son film de manière passionnée et qui tente d'expliquer son travail. Elle tempère aussitôt, d'un ton dédaigneux, par un "tout de même, il n'en fait pas trop ? Ce n'est qu'une BD..."
En une phrase, tout est dit.

Car, enfin, se permettrait-on de dire d'un film adapté d'un roman, "ce n'est qu'un livre" ? Non, à l'évidence. Tout simplement parce que le livre, pour l'esprit étroit de la pseudo-élite parisianiste, est noble et respectable, à l'inverse de ces comics pour attardés dont les américains osent faire, en plus, des films !
C'est peu de dire que le concept de roman graphique n'a pas encore pu faire son trou en France, malgré pourtant des oeuvres majeures telles que Watchmen ou 300, pour ne citer que Moore et Miller. Cependant, c'est encore compréhensible, culturellement, la France est plus proche, même de nos jours, de la veine franco-belge, orientée plus majoritairement vers un public jeune. Mais ce qui est excusable pour le citoyen lambda l'est beaucoup moins pour une personne se réclamant de la corporation, pourtant bouffie d'orgueil, des journalistes. Leur travail ne devrait-il pas consister à ouvrir les esprits, corriger les erreurs, apporter du savoir au plus grand nombre plutôt que d'enfoncer, avec un plaisir malsain, le clou des pires idées reçues ?

Certains pourront me dire qu'il ne s'agit que d'une phrase prononcée à la va-vite par une sotte animatrice au sourire carnassier et au regard de poisson mort, il n'en reste pas moins qu'elle est assassine, presque autant pour ce qu'elle implique comme réflexe dans l'inconscient du spectateur que pour tout un pan de la culture moderne qu'elle nie.
Lorsque l'on prononce une telle phrase, "ce n'est qu'une BD", il n'y a même plus besoin de critiques ou d'avis négatifs tant elle se fonde sur une acceptation de fond selon laquelle la bande dessinée n'est qu'un livre au rabais, le medium artistique du benêt en quelque sorte. Il serait donc, sinon interdit, du moins risible de s'en réclamer et carrément suicidaire dans certains cercles d'en vanter des qualités qui ne peuvent être qu'imaginaires.
Aurait-on le culot de dire d'un Rembrandt qu'il ne s'agit que d'un dessin sans passer aussitôt pour un parfait béotien ? Viendrait-il à l'idée, même du plus inculte crétin, de penser que la musique n'est que du son destiné aux enfants et aux marginaux ? Pourtant, pour les employés "branchouilles" de Canal+, le statut minable de la bande dessinée est une telle évidence qu'ils font même appel à l'imagerie pavlovienne qu'elle suscite chez le plus grand nombre.

Quelle triste attitude, en vérité, de la part d'un milieu intellectuel pédant et obtus qui ne distribue les bonnes notes que suivant les modes et le souffle du vent dominant, tout le contraire de ce que l'on est en droit d'attendre de gens censés être éclairés. C'est sans doute trop demander, le titre ronflant suffit ! Si les journalistes devaient en plus faire un minimum de recherches sur les sujets qu'ils évoquent, ils n'auraient plus le temps de courir les soirées mondaines, vous savez, ces endroits chics peuplés de gens qui ne lisent pas de BD. Ou ne lisent pas tout court, le plus souvent, à en juger par les lieux communs qu'ils ahanent, le souffle court et de manière pathétique, pressés qu'ils sont de recracher dans la masse les idées courtes qu'ils sont allés y chercher, comme pour alimenter une digestion sans fin dans laquelle se dissout, inexorablement, le bon sens, la capacité de réflexion et le libre arbitre.

Voilà aussi, sans doute, le résultat d'adaptations cinématographiques qui, dans le cas de Marvel, n'auront toujours été, jusqu'ici, qu'un pâle ersatz de ce que les comics modernes offraient à leurs lecteurs et qui ont contribué à faire croire au grand public que le genre super-héroïque n'avait guère d'intérêt. Pourtant, lorsque l'on prend le temps de lire le Daredevil de Bendis ou celui de Brubaker et qu'on le compare au film du même nom, on aurait presque envie de dire "bah, ce n'est que du cinéma..."
Seulement voilà, il est des étrons recouverts de paillettes qui vaudront toujours plus, pour certains snobs, que les joyaux véritables que nous trouvons dans nos planches. Et tant pis si ça sent mauvais du moment que ça brille. Laissons donc Daphné s'étourdir avec la si passionnante production cinématographique française et retournons à nos phylactères que ses jugements à l'emporte-pièce ne parviendront pas à assombrir, peut-être parce qu'il est des talents qui peuvent aisément se passer de la promotion vulgaire des perruches télévisuelles.