06 septembre 2008

Total Sell Out : petites histoires entre geeks

L'ouvrage dont il est question ici n'est pas édité par Marvel mais il n'est tout de même pas totalement étranger à l'univers de la Maison des Idées puisqu'il s'agit d'un incroyable, et fort drôle, fourre-tout signé Bendis.

Quel lecteur, amateur de comics, ne connaît pas Brian Michael Bendis ? L'auteur s'est imposé comme l'un des scénaristes phares chez Marvel (Ultimate Spider-Man, New Avengers, Daredevil, House of M...) et est connu pour ciseler d'excellents dialogues dont on retrouve la verve dans ses polars indépendants (Torso, Goldfish, Jinx). Avec ce Total Sell Out, Bendis se livre ici à un exercice tout autre puisqu'il ne s'agit ni de super-héros ni de truands mais de petites anecdotes, parfois qualifiées d'autobiographiques, mises en images à diverses occasions.
Du petit strip caricatural aux planches plus sombres et travaillées, l'auteur nous offre une compilation d'histoires courtes publiées dans des journaux ou simplement sorties d'un vieux tiroir (ou d'un vieux disque dur plus probablement).

Est-on pour autant réellement en dehors des comics habituels ? Non, au contraire, on est en plein dedans, que ce soit lors d'une scène où un jeune Bendis inconnu rencontre Stan Lee ou à l'occasion d'une anecdote sur l'un de ses petits boulots dans un comic-shop, tout ou presque a rapport avec ce que les media appellent la "culture geek", c'est à dire cet espèce de truc pour timbrés, tellement décrié, qui a tout à coup vu sa cote remonter lorsque certains se sont aperçus que de génials auteurs gravitaient autour de ce mouvement.
Et (surtout) que cela pouvait rapporter un paquet de pognon. Le journaleux parisien et bobo n'a toujours pas ouvert un Daredevil ou un Watchmen, mais il sait que des millions de types - parfois même des types normaux et même des filles ! - sont allés voir Spider-Man au cinéma. Le billet vert a tendance à plus imposer le respect que la plume, c'est comme ça.
Cette culture, elle a ses codes, ses références, ses passages obligés. Si vous avez dans votre entourage un adulte fan de comics, il y a 99% de chance pour qu'il connaisse Tolkien, Tarantino et Donjons & Dragons. Parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets, sans doute, et que bon nombre d'accros à Wolverine ou Star Wars (et je parle là des gens qui ont des tas de figurines et autres babioles chez eux) sont aussi, souvent, des gens ouverts, curieux, créatifs, avides de sensations et de découvertes. Et cet état d'esprit fait que, sur le long terme, l'on en arrive à se forger une sorte d'inconscient collectif. C'est à cet inconscient là que ce livre s'adresse.

Là vous allez me dire (ou en tout cas, on va faire comme si, ça m'arrange) "mais heu, si je ne suis pas assez versé dans cette culture geek, je risque de rien capter alors ?"
Déjà, vous êtes en train de vous intéresser à un obscur ouvrage de Bendis, et ceci en lisant le blog d'un inconnu sur le Net. C'est bon, vous pouvez l'acheter, vous avez le niveau. ;o) Plus sérieusement, il faut aimer Bendis (qui est souvent le personnage principal des histoires) et les comics en général. Le reste ne devrait pas poser de problème (même si ça sert bien d'avoir vu Pulp Fiction pour comprendre la vanne sur le voleur et "the gimp"). Outre les histoires courtes et humoristiques, l'on trouve aussi ici quelques oeuvres collaboratives, sur un scénario de Warren Ellis (New Universal, Thunderbolts) par exemple ou encore avec un encrage signé David Mack (Echo). Y'a pire comme collègues de bureau hein ? Dans la catégorie petits bonus sympa, Bendis nous offre quelques portraits (il s'en sort pas mal dans un style réaliste le bougre !) de monstres sacrés du cinéma ainsi que quelques textes écrits à l'occasion de préfaces ou de remises de prix. Bref, c'est plutôt dense et l'artiste conserve un côté fouillis, foisonnant, qui donne l'impression d'être au coeur de sa réflexion, de son monde. L'on navigue parfois sur les eaux de la créativité, comme avec le poétique "Borderland" avant de revenir ensuite sur un dialogue surréaliste digne de Seinfeld.

D'un point de vue pratique, le livre est édité chez Image et n'est disponible qu'en langue anglaise. Il coûte une quinzaine de dollars, ce qui vous fera donc une dizaine d'euros, port compris sur certains sites (Amazon pour ne pas le citer). Un peu dommage qu'aucun éditeur français ne se soit penché sur cette petite merveille d'humour et d'intelligence.
Une plongée dans l'univers d'un auteur exceptionnel qui s'adresse à ses lecteurs d'une manière originale et enthousiasmante. Un vrai bon moment de lecture, riche et varié.