14 avril 2010

Océan : des armes au fond d'Europe

Sortie aujourd'hui de Océan, un récit de science-fiction écrit par Warren Ellis.

Nathan Kane est inspecteur en désarmement au sein des Nations Unies. Pour les besoins d'une mission dont il ne sait encore rien, il est envoyé sur Port Froid, une station scientifique orbitant autour d'Europe, l'un des satellites naturels de Jupiter.
Fadia Aziz, commandant de la station, va révéler à Kane les raisons de sa présence. Son équipe a fait une étrange découverte dans les profondeurs du monde océanique d'Europe, loin sous la couche de glace. Entre deux eaux flottent des cercueils dont l'origine remonte à plus d'un milliards d'années. Les sondes et l'exploitation de leurs données permettent finalement de se rendre compte que les gens, très proches génétiquement des êtres humains, qui sont placés dans ces sarcophages sont en fait en animation suspendue. Et surtout, quelle que soit la raison pour laquelle ils se sont volontairement engloutis dans l'océan, ils ont pris la précaution d'amener leurs armes avec eux. Des armes si terribles qu'elles pourraient détruire une planète entière.
Bientôt, une course macabre s'engage entre Kane et le manager d'une plateforme spatiale voisine appartenant à une puissante corporation. Et si, en voulant récupérer leurs armes, quelqu'un finissait par réveiller ces tueurs venus du fond des âges ?

Nous connaissions déjà l'intérêt de Warren Ellis (Black Summer, Transmetropolitan, New Universal, Nextwave, Fell) pour la conquête spatiale, le scénariste ayant déjà traité de ce sujet dans Ministry of Space notamment. Il revient donc ici à un domaine qui le passionne tout particulièrement. On sent d'ailleurs que le bonhomme connaît bien l'histoire des pionniers de l'espace grâce à de petites anecdotes que raconte son personnage principal, censé avoir la même passion que lui. Le monde futuriste imaginé par Ellis est crédible et bien présenté. Le récit part donc sur de bonnes bases, d'autant que la découverte des scientifiques de Port Froid est inattendue et angoissante.
Malheureusement, si tout part sur de bons rails, l'arrivée en gare est plus chaotique. La conclusion manque singulièrement de panache et ressemble au final d'un blockbuster boosté à l'action mais douloureusement fade. L'intrigue était pourtant originale, les personnages attachants, les dialogues inspirés, mais le tout s'essouffle en cours de route pour finalement devenir prévisible voire ennuyeux.

Les dessins sont l'oeuvre de Chris Sprouse qui s'acquitte honorablement de sa tâche même si l'on aurait aimé des décors spatiaux plus impressionnants. Les covers sont de Michael Golden.
Il est intéressant de revenir tout de même sur deux aspects de Océan. Tout d'abord, l'ennemi, représenté ici par une corporation du nom de... Doors. Vous voyez la référence ? Et si je vous dis qu'ils sont spécialisés, entre autres, dans le développement de logiciels peu fiables ? C'est déjà plus clair. Cette mise en cause de Microsoft et de sa position hégémonique me semble un peu facile. Déjà parce qu'ils ont fait des progrès tout de même (ceux qui ont commencé à utiliser leurs produits dans les années 90 me comprendront), ensuite parce que cette position de leader si décriée est due à l'accessibilité de leurs systèmes, ce qui ne peut guère leur être reproché (allez donc foutre du Linux sur un PC, vous verrez si quelqu'un en veut). En plus, l'auteur critique particulièrement "Doors 98", censé être une horreur, alors que "Doors Millenium" aurait été un bien meilleur exemple de merde bricolée à la va-vite. Tant qu'à chier sur une entreprise, autant la connaître.
Bon, ceci dit, il y a de très bonnes choses tout de même dans la description de cette corporation "presque" fictive. Les plus beaux tirs de Ellis ne sont pas ceux qui visent la qualité des produits mais le management, et notamment la déshumanisation que l'on peut ressentir dans un grand groupe où seule règne la loi du rendement maximum. Les personnalités artificielles, permettant de rendre tout employé totalement "corporate", constituent une excellente trouvaille, bien plus digne d'un auteur que la mode consistant à descendre un peu facilement ce qui a du succès et, accessoirement, quelques défauts.

Autre thème présent dans cet ouvrage, les armes et l'auto-destruction supposée qu'elles entrainent. Là Ellis s'y prend avec un peu plus de légèreté mais nous dit en gros que pour faire cesser la violence, il suffit de désarmer la population voire les états. C'est un raisonnement tout de même bien naïf. Les sociétés n'étaient pas moins violentes avant l'invention des armes à feu. J'encourage ceux qui le pensent à se renseigner sur la bonne ambiance générale qui régnait dans l'antiquité ou le moyen-âge. De plus, où commence et s'arrête la notion d'arme ? On peut tuer avec une fourchette. Et l'homme nait avec de nombreuses armes naturelles (poings, pieds, coudes, genoux...), faudra-t-il un jour les lui amputer dès qu'il apprend à marcher afin de satisfaire les béni-oui-oui de salon, bien à l'abri de leur confortable - mais trompeuse - conscience ?
La nature est violente, les animaux sont violents, les sentiments sont violents, les gens le sont aussi. Cette violence, elle doit être contrôlée dans une société civilisée, pas en supprimant l'une de ses conséquences mais plutôt en essayant d'en comprendre les causes. La protection, d'un état ou d'une personne, commence par la capacité de riposter à une agression. Le fait de se balader à poil en hurlant "je ne suis pas armé !" n'a jamais sauvé personne. Essayez, vous verrez. ;o)
Je ne doute pas du fait qu'Ellis part certainement d'un bon sentiment, mais limiter la perdition de l'humanité à la présence d'armes en son sein, c'est comme penser que l'on peut lutter contre l'alcoolisme en interdisant les verres. C'est là faire peu de cas du fait que les individus qui veulent se détruire, ou détruire les autres, trouveront toujours un moyen de le faire. Parce que là où il y a une volonté, il y a une voie. Et les pulsions violentes ne manquent pas de chemins, dérobés ou connus de tous.

Voilà pour la thématique, c'est un peu long mais après tout les comics et leurs auteurs nous offrent aujourd'hui de nombreuses pistes de réflexion et même parfois des idées présentées comme absolues et naturelles, il n'est donc pas inintéressant de tenter, parfois, de montrer en quoi leur logique est incomplète ou bancale. Certains penseront que c'est là donner trop d'importance à nos BD, mais si nous avalions tout sans jamais nous offusquer, ce serait sans doute n'en pas donner assez à notre libre arbitre.

Un sujet de départ excellent qui se termine en comic d'action un peu lourdingue mais qui a le mérite de mettre sur le tapis des sujets importants, même s'ils ne sont pas tous forcément bien traités (voire compris) par l'auteur.