14 avril 2010

Epidémie de Zombies dans les Comics

Depuis quelques années, le mort-vivant est à la mode dans les comics. Qu'il soit traité de manière dramatique ou plus humoristique, le zombie tient une place certes nauséabonde mais importante entre les flics et autres super-héros. Petit état des lieux.

Les comics horrifiques ont plutôt le vent en poupe ces derniers temps. Parmi eux, le genre propre aux zombies est plus que bien représenté. Il faut dire qu'une horde de types à moitié crevés qui prend possession de New York voire du monde entier, ça en jette un max et, avantage de la bande dessinée, ça ne coûte pas plus cher que de représenter la tante Huguette qui fait ses courses au marché de Rabougri-le-Petit. Et puis la peur est une valeur sûre, bien plus universelle que le rire finalement. On n'a pas tous le même humour mais devant un gars en décomposition qui a l'intention de nous boulotter, sauf cas exceptionnel, tout le monde réagira plus ou moins de la même façon : flipper à mort !
En faisant appel à de vieux réflexes de survie et à un récit à la dimension épique, les auteurs sont donc plutôt à l'aise mais pas totalement en terrain conquis. Car évidemment, tous les scénaristes n'abordent pas nos amis voraces de la même manière ni avec le même talent. Et si le sang et les cris sont des ingrédients quasiment indispensables, il existe bien des recettes pour les mettre en valeur.

On ne peut pas parler de zombies et de comics sans citer The Walking Dead, LA référence du genre et, accessoirement, l'une des meilleures séries US actuelles. Robert Kirkman ne s'y trompe pas puisqu'il avoue volontiers qu'il s'agit là de son travail le plus abouti. En effet, il faudrait être bien à côté de la plaque pour ne pas se rendre compte de la qualité de cette oeuvre qui, pourtant, relègue les zombies au second plan. Entendons nous bien, ils sont importants en tant que cadre général, ils sont le déclencheur et la toile de fond, mais l'essentiel se passe dans les relations que tissent les personnages, bien humains mais capables du pire.
Il s'agit non seulement d'un drame mais également d'une étude sur la psychologie humaine en temps de crise majeure. Lorsque la civilisation et les lois n'ont plus cours, comment l'homme se comporte-t-il ? Bien, parfois. Un peu moins bien, souvent. Et quelquefois de manière horrible, mais là encore, Kirkman fait preuve de subtilité puisque les relations entre les protagonistes ne sont pas figées, et si des amitiés se nouent, elles sont malmenées par le stress, le désespoir, la terreur et toute une gamme d'émotions violentes qui, sur le long terme, transforment ceux qui y sont soumis. Pour le meilleur ou le pire.

Dans un autre registre qui nous oblige à faire le grand écart, l'on trouve par exemple Zombie Highway. Le second degré est de mise et les zombies ne sont ici qu'un prétexte pour les vannes et autres situations scabreuses imaginées par Jason Pell. Là encore, le lecteur remarquera que le mort-vivant sert à mettre en valeur bien autre chose (dans ce cas particulier, des truands un peu "bras cassés").
Là, tout de même, on se dit que les zombies pourraient finir par prendre ombrage d'être ainsi relégués au second plan. Rassurez-vous, l'intérêt d'un cadavre, même animé, c'est qu'il se vexe finalement très peu.
Les zombies ont par contre le premier rôle dans Attaques Répertoriées, un comic un peu à part, tiré du Guide de Survie en Territoire Zombie de Max Brooks. Le ton est cette fois plus sérieux, l'ouvrage se voulant une étude historique des épidémies ayant frappé l'humanité à travers les âges. L'auteur se sert de faits réels pour nous troubler un peu et, par exemple, trouver une explication très inquiétante au fameux mur d'Adrien construit par les romains.
Bien sûr les zombies n'échappent pas à la règle de la déclinaison multi-supports. Ainsi, 28 jours plus tard, après un franc succès sur grand écran, s'est vu offrir une adaptation papier (même si techniquement, il s'agit de contaminés et non de zombies au sens strict). L'originalité de cette transposition vient du fait qu'elle ne reprend pas l'histoire des films mais offre des récits complémentaires, scénarisés par Steve Niles.

Marvel n'est pas resté l'arme au pied devant la déferlante puisque, après une histoire ébauchée par Mark Millar dans Ultimate Fantastic Four, l'éditeur lance une mini-série hors continuité basée sur la transformation de ses têtes d'affiche en morts-vivants. Le projet est confié à Kirkman qui, après s'être amusé sur des titres comme Marvel Team-Up, va conserver le même ton décalé tout en ajoutant du gore et un soupçon de transgression (cf cet article). Spider-Man va ainsi dévorer Mary Jane (et avoir pour une fois une bonne raison de pleurnicher) et les Vengeurs se partageront Jarvis (leur majordome) qui sera le plat principal d'un bon gueuleton.
Les premières mini-séries connaissent un succès mérité et se verront adjoindre des suites (dont un crossover avec Evil Dead) plus ou moins inspirées. Les dernières publications VF se déroulent même sur la Terre 616 (monde d'origine des "vrais" Spidey, FF, X-Men, etc.) mais sont expurgées de ce qui faisait l'intérêt des premiers opus. Pourtant, même si ces arcs sont clairement en dessous des premiers et mettent en scène des personnages très secondaires (voire totalement inconnus du grand public), ils surfent sur la combinaison juteuse des termes "Marvel" et "Zombies", sorte de promesse voyeuriste permettant de faire subir les pires horreurs à des héros peut-être perçus parfois - à tort ou à raison - comme trop proprets.

Drame psychologique, road-movie comique, versions personnalisées des géants de l'édition ou encore univers étendu lié à un film, les zombies semblent faire office de matière première bon marché tout en se prêtant parfois à des essais plus étonnants sur le fond ou la forme.
Ross Campbell, dans Les Abandonnés, va ainsi proposer le cadre original de la Floride et de sa chaleur moite pour mettre en scène son invasion d'emmerdeurs cadavériques. Même les personnages principaux, marginaux jusque dans leur physique, vont échapper aux stéréotypes des survivants "de base". Une bonne tentative qui ne sera malheureusement pas totalement aboutie, les protagonistes, bien qu'inhabituels, manquant un peu d'âme. Des classiques de la littérature seront également adaptés en y allant de leur apport de morts-vivants, comme l'étonnant Orgueil & Préjugés et Zombies. D'autres tenteront de mélanger nazis et zombies, comme dans le navrant Lost Squad.
Pourtant, il faut bien le reconnaître, le zombie encore une fois sert d'alibi à la mise en place d'une situation qui, finalement, le dépasse. Mais pourquoi diable un quidam dont on n'a que faire devient-il, au moins artistiquement, plus utile mort que vif ?

La réponse est à rechercher dans deux de nos plus grandes angoisses, inscrites pour l'éternité dans l'inconscient collectif : la peur de la mort et la peur d'être mangé. Vous me direz, c'est presque pareil, étant donné que l'une des conséquences découlant du fait d'être mangé est bien souvent la mort. Or non, d'un point de vue psychologique, c'est un peu différent.
Le zombie en tant qu'entité morte, clairement identifiée par l'humain, représente la peur consciente de la mort en tant qu'inconnue. Il s'agit là, plus largement, d'une peur éprouvée devant n'importe quel changement d'état, comprenant la perte de la mémoire (et donc du savoir) ainsi que des caractères et affects nous définissant. Le Moi interprète cette image comme l'éventualité, peu agréable, de sa disparition.
La peur d'être mangé est différente puisqu'elle s'inscrit plus dans une logique de survie de l'espèce (qui parlerait donc plutôt au Ça inconscient, pour rester dans la comparaison freudienne). Etre dévoré ne résonne pas dans l'inconscient comme la peur de l'inconnu mais comme l'échec de la survie de l'humanité qui ne peut échapper à un prédateur qui va signer sa perte.
Il y a donc, chez ce cher zombie, deux messages angoissants complémentaires : la fin de l'ego, de ce qui fait que nous sommes des individus à part entière, et la fin de l'Homme en tant qu'espèce. Le coquin est donc, avouons-le, une sorte de Rolls du trouillomètre. Pas étonnant que l'on s'en serve aussi largement pour nous faire frissonner ou nous tirer des rires nerveux, car si le super-héros est un peu ce à quoi l'enfant ou l'adolescent rêvent de ressembler, le zombie est essentiellement ce que l'adulte redoute de devenir.

Pourtant, le mort-vivant a ses bons côtés. Il contribue, sur le papier, à donner naissance parfois à de sacrées bonnes histoires. De ce côté des planches, d'un point de vue plus réaliste, il permet de nous éviter d'interminables angoisses sans objet, en focalisant nos peurs sur un symbole facilement identifiable et même rassurant puisque vulnérable.
Rarement un monstre imaginaire aura rendu autant service aux éditeurs et aux lecteurs, assurant aux premiers des ventes confortables et évitant aux seconds de développer quelques névroses supplémentaires.
Le zombie d'utilité publique en quelque sorte.
Quel beau destin finalement pour une entité qui n'est même pas capable de faire ses lacets ou de manger proprement !