14 mai 2010

L'impéritie de Panini justifiée dans le dernier Comic Box

Le dernier numéro de Comic Box tente de nous offrir une clé pour comprendre les raisons de l'incompétence de certains traducteurs employés par Panini. Et c'est tellement énorme que je n'allais pas rater l'occasion de revenir sur le sujet.

En général, quelle que soit la publication, le courrier des lecteurs n'a pas grand intérêt. Pourtant, celui du magazine consacré à la BD américaine mérite que l'on s'y arrête un peu. Tout commence avec la lettre d'un certain Geoffrey qui se plaint de la mauvaise qualité globale des traductions de Panini. Je ne sais pas si nous avons les mêmes lectures ou s'il s'est aidé de mon propre article sur le sujet, mais il reprend des exemples que je cite souvent pour illustrer les boulettes des vendeurs d'autocollants. Il précise aussi que les traductions de Jérémy Manesse sont en général de meilleure qualité, ce que je pense également.
Bref, rien de nouveau mais c'est surtout la réponse qu'on lui donne qui est intéressante.

En effet, après avoir avoué qu'eux-mêmes ne sont pas irréprochables au niveau des textes (ce que je confirme), Comic Box tente d'apporter une explication au désastreux état des lieux esquissé dans le courrier. Alors, attention, prenez votre temps, mettez vous à l'aise, servez-vous un verre, parce que cette explication est ahurissante. J'ai même un certain respect pour celui qui l'a rédigée parce que pour sortir un truc pareil sans sourciller, faut quand même les avoir bien accrochées.
On nous explique en gros que, si ça se trouve, Manesse fait du meilleur boulot parce que les séries Vertigo (dont il s'occupe souvent) bénéficient d'un plus grand décalage avec la VO. Il a donc plus de temps pour "penser" son truc, les autres séries obligeant les traducteurs à travailler dans la précipitation.
Ah, j'avais prévenu, c'est gratiné. Déjà l'excuse du délai, ça devient à la mode apparemment. Dès que quelqu'un fait un boulot de merde et qu'on lui fait remarquer, on l'entend pleurnicher qu'il n'a pas eu assez de temps.

Outre l'aspect honteusement politiquement correct, voire mensonger, de la réponse, il faut souligner la volonté du rédacteur de garder son job à tout prix. Rappelons qu'évidemment Comic Box appartient à Panini, ceci expliquant cela. Mettons toutefois cela de côté et intéressons-nous à l'argument afin de démontrer son manque de pertinence.
Donc, on tente de nous faire croire que si Jérémy Manesse fait un travail correct, ce n'est pas tant dû à sa compétence qu'aux délais qu'on lui accorde. L'on peut tout de suite vérifier ça grâce à l'entretien auquel le même Manesse répondait sur ce blog en 2007. Il nous informe notamment que dans le même mois sortent de nouveaux tomes de Transmetropolitan, Preacher, Authority et Promethea, des séries qu'il traduit personnellement. Il a même été obligé de refuser la trad de Matrix tellement il avait de boulot à ce moment là. Pourtant, ça ne l'a pas empêché d'écrire une VF correcte. Quand en plus on sait que le type est acteur et qu'il écrit des pièces de théâtre, on n'a pas tellement l'impression que ce soit le moins occupé de la bande.

Revenons maintenant sur les fameux délais. Les séries Marvel incriminées sont publiées avec, en général, 8 voire 10 mois de décalage sur les épisodes américains. Il y a peut-être moyen de s'organiser un minimum quand on bénéficie d'un tel délai. D'autant que d'autres éditeurs, comme Delcourt, parviennent à publier des épisodes parfaitement traduits avec seulement un mois de décalage par rapport à la version US (cf Haunt par exemple, publié avec en plus du matériel additionnel, des résumés et des fiches de personnages... et c'est du kiosque hein, pas de la librairie version "luxe").
Et même si c'était une simple question de temps, je ne comprends pas en quoi il est plus rapide d'écrire des âneries. Opter pour un infinitif à la place d'un participe passé, ça n'a jamais ralenti les aiguilles des montres. Et si l'on reprend l'exemple de "l'univers de Supreme Power" traduit de manière incompréhensible par "pouvoir suprême de l'univers", il ne s'agit pas ici d'un quelconque manque de temps pour étudier une plus belle tournure mais simplement d'une méconnaissance totale de ce que l'on adapte.
Pourtant, des gens qui parlent anglais, qui écrivent correctement le français et qui lisent réellement des comics, ça doit pouvoir se trouver. Tous les autres éditeurs y parviennent. Enfin, la plupart du temps en tout cas.

A l'époque de l'article dont je parlais plus haut, j'avais évoqué l'absence totale d'esprit critique dans les pages de Comic Box. Certains internautes m'avaient alors rétorqué que le mag ne faisait pas vraiment de critiques mais plutôt des interviews, que ce n'était pas leur rôle, qu'ils se contentaient d'être informatifs, et cetera.
Bon, moi qui ai connu les glorieuses heures d'Hebdogiciel, qui publiait chaque semaine de vraies critiques sur le cinéma, les jeux, la musique ou la BD (cf cette chronique), j'avoue que j'ai du mal à concevoir une approche aussi lisse, mais admettons.
Seulement ici, un pas supplémentaire a été franchi. Comic Box ne se contente plus de fermer les yeux sur la piètre qualité globale de Panini mais apporte maintenant une réponse dont la tiédeur et la pauvreté ne me semblent pas en adéquation avec l'ambition jusqu'ici ouvertement revendiquée par ce magazine.
Je pense au contraire que lorsque l'on a la responsabilité d'écrire dans une revue qui se veut une référence, l'on a le devoir d'admettre certaines évidences voire même d'apporter, sinon des réponses, du moins des analyses un peu plus rigoureuses et crédibles que la pâle et ridicule justification mise ici en avant.

Du coup, je flaire déjà la prochaine ligne de défense : "ah mais ce n'est qu'une réponse dans le courrier des lecteurs, et puis on n'avait pas le temps de développer, et puis notre déontologie était en vacances au moment des faits !"

Aujourd'hui, c'est Panini, mais plus personne ne le dit...