18 février 2007

Civil War : pour ou contre le recensement ?

Attention, spoilers inside !

Deux camps égaux ?
Au départ, l'évènement Civil War était présenté comme l'affrontement tragique de deux camps qui défendaient, tous les deux, une certaine vision de la justice et de la liberté. Il y avait donc du bon et du moins bon de chaque côté, ce qui faisait tout l'intérêt du dilemme : quel camp choisir ? Une question que le lecteur était lui-même invité à se poser à travers le slogan "whose side are you on ?"
Malheureusement, pour se faire, il aurait fallu traiter les deux camps avec impartialité, ce qui est loin d'être le cas. Attention, je ne dis pas que l'histoire manque d'intérêt, l'ensemble est même très réussi, par contre, en influant d'une certaine façon sur les actes des personnages concernés, les auteurs (Millar en premier lieu) ne permettent plus réellement au lecteur de faire un choix, pressé qu'il est de se ranger du côté des "défenseurs" d'une liberté à sens unique.

Une loi d'encadrement
Voyons voir pourquoi le Superhuman Registration Act, ou loi de recensement des surhumains, me paraissait souhaitable et tout à fait sensé. En effet, quelle démocratie moderne accepterait que des individus masqués, aux pouvoirs terrifiants, puissent agir à leur guise sans avoir à rendre de compte à personne ? Certainement pas les français en tout cas qui ont même peur du fait que la police puisse fouiller leur coffre de bagnole (on se demande ce qu'ils transportent du coup lol). Par contre, bizarrement, sur les fora, en général, les gens soutiennent Captain America et les rebelles qui refusent de se faire recenser. L'un des arguments principaux étant que, s'ils dévoilaient leurs identités, les familles des héros seraient menacées. Heu, argument fallacieux s'il en est. Les policiers, procureurs ou juges oeuvrent-ils dans l'anonymat sous prétexte qu'ils combattent le crime ? Certainement pas. Donc, sauf le cas où l'on se place dans une sorte d'absolu libertaire et quasi anarchique, la loi semblait être un choix raisonnable. D'ailleurs, dans une société où la loi émane des représentants, élus, du peuple, comment accepter que chacun choisisse comme bon lui semble les lois qu'il respecte et celles qu'il trouve légitime de violer ?

Les dérapages
C'est là le problème, les "champions" du camp des pro-recensement ne vont pas se contenter d'être fermes ou zélés, ils vont carrément, et sans que l'on sache trop pourquoi, péter les plombs.
Reed Richards par exemple. Voilà quelqu'un de sans doute "froid" mais qui a toujours su faire preuve de discernement et de compassion. Pourtant, le voilà tout à coup en train de construire une prison en zone négative pour y enfermer, ad libitum, tous les héros réfractaires au recensement. Cela lui coûte son équipe (la Chose s'exile, sa femme le quitte et rejoint Cap) ? Pas grave, il reste borné et insensible. Pour Tony Stark, même chose. Ses arguments, au départ, sont posés, intelligents, parfaitement défendables. Pourquoi alors tomber dans des extrêmes qui conduisent à exiler des innocents et à bafouer les droits civiques les plus inaliénables ? Tout est fait pour que le lecteur, au final, rejoigne le "bon" camp, désigné par avance comme celui des héros anonymes. Même Ms. Marvel (Carol Danvers) va aller jusqu'à arrêter Julia Carpenter (l'une des Spider-Women) et la séparer de sa fille alors qu'elles ne souhaitaient que passer la frontière pour aller au Canada. D'une application éclairée d'une loi dont on se doit de comprendre l'esprit, l'on en vient à un entêtement absurde et effrayant.

Le revirement de Parker
L'attitude de Spider-Man est, du coup, révélatrice du sentiment qu'éprouve le lecteur qui, a priori, avait choisi le camp des "légalistes". Dans un premier temps, il se range à l'avis de Stark. Il dévoile son identité, comprend que les héros ne peuvent continuer à agir ainsi dans l'ombre et à leur guise, puis, dégoûté par les abus de Stark et Richards, il finit par se retourner contre eux. Il faut dire qu'il y a de quoi. Alors que des héros, dont le seul "crime" est celui de ne pas vouloir bosser pour le S.H.I.E.L.D., sont envoyés dans une prison de haute sécurité dans un autre univers (et que l'on les y laisse à volonté), d'anciens criminels sont embauchés par le gouvernement pour traquer les insoumis. Spidey, plein de bonne volonté au départ, ne pouvait ensuite que céder aux justes doutes devant la supposée nécessité des actes perpétrés par le gouvernement et Stark.

Faux choix et vraie-fausse polémique
L'on voit bien que, très naturellement, les rares lecteurs qui, d'instinct, n'avaient pas choisi le camp des rebelles seront obligés d'y venir tôt ou tard (à moins d'être tordu ou complètement insensible à l'injustice). C'est dommage car cela supprime en grande partie le ressort dramatique de l'histoire. En effet, deux camps s'entretuant au nom des mêmes principes, voilà qui confinait au tragique. Par contre, verser de nouveau dans le vieil et peu passionnant mécanisme des "gentils" contre les "méchants", c'est facile et cela limite forcément l'empathie que pourrait éprouver le lecteur pour le camp présenté, même implicitement, comme mauvais.
Toujours dans les réactions du lectorat français ayant déjà lu la VO, l'on peut voir certains affirmer que "contre toute attente, ils choisissent le camp de Captain America." C'est assez drôle, ces lecteurs ont si peu de connaissance du personnage (et/ou une telle haine des américains) qu'ils pensent que le héros costumé dans le drapeau US représente fatalement son gouvernement. C'est évidemment faux, Steve Rogers étant même très souvent en désaccord avec ce dernier (il n'est sans doute pas inutile de faire une piqûre de rappel à ce sujet). S'il se veut être un symbole, c'est avant tout celui de l'Amérique éternelle et de principes moraux universels. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait choisi de mener la résistance face à ce qui pouvait être une loi juste mais qui devint vite une oppression injustifiable.

Alors, pour ou contre ?
Si l'on réfléchit deux minutes, ce qui ne devrait pas être trop demander même pour ceux qui ne sont pas coutumiers de l'exercice ;o), l'on ne peut qu'être pour. Si, demain, des surhumains, qui peuvent lire vos pensées ou détruire la tour Eiffel d'un seul geste, se baladaient dans nos rues, sans aucune possibilité de les contrôler, nous serions verts de trouille et légitimement outrés de leurs agissements. Seulement, ce que les auteurs de Civil War, et Mark Millar en tête, ont oublié en nous forçant à voir uniquement les excès de la loi et aucunement ses bienfaits, c'est que l'on peut être favorable à l'ordre sans pour autant avoir un coeur de pierre. Ils ont oublié ou ont volontairement éludé le fait que l'on peut respecter les lois tout en respectant les gens. Millar nous présente les côtés négatifs d'un excès de pouvoir sans jamais montrer les côtés négatifs d'un manque de régulation. Dès le départ, tout est biaisé. Par la suite, cela empire.
Evidemment, nous ne pouvons qu'être contre maintenant. Contre l'iniquité. Le manque d'humanisme. L'obéissance froide et aveugle qui conduit aux pires débordements. Il est cependant dommage que l'on ne fasse pas plus cas que cela de son exact contraire : l'extrémisme du "tout permis", de la liberté de filer un cancer à son voisin de table en s'intoxiquant soi-même jusqu'à la liberté de tuer sur la route en ne respectant pas un code que l'on pense fait pour les autres. Mes compatriotes me surprendront toujours. Ils ne ratent jamais une occasion de hurler au scandale sur le fait de pouvoir posséder une arme aux US mais ils sont contre le fait de légiférer, même dans un comic, sur les armes ambulantes que sont les surhumains. ;o)
Ce que défend Millar est terrifiant : il nous explique, plus ou moins habilement, que les lois génèrent les pires abus et que l'individu, libre, est par nature "auto-régulant" et clairvoyant (voire "bon"), ce qui est peut-être acceptable dans les comics mais évidemment faux dans la vraie vie où, comme chacun le sait, sans les règles communes règnerait la loi du plus fort.
Civil War est une belle histoire. Cela aurait pu être également un vrai dilemme pour le lecteur si l'on n'avait pas décidé à sa place quel camp choisir.