23 février 2011

Adaptations de Comics au Cinéma : l'Effet Boomerang

Depuis quelques années, les adaptations de comics au cinéma s'enchaînent à un rythme soutenu, à l'inverse de la qualité qui, elle, mériterait de l'être plus.
Petit point sur les effets pervers d'une pratique commerciale mal pensée.

"Vu à la Télé !" On a tous déjà pu voir cette accroche sur un tas de produits destinés à la consommation de masse, mais savez-vous ce qui affriole encore plus un commercial ?
Oui, le petit "Vu au Cinéma" qu'il peut scotcher réellement ou mentalement aux produits dont il a la charge.
Il est nécessaire, dès le début de cet article, de (re)faire un point sur l'aspect commercial des comics (ou de n'importe quelle oeuvre littéraire d'ailleurs). Oui, les livres doivent se vendre, oui, il est normal de prendre en compte l'aspect économique d'une oeuvre, non, l'argent, ce n'est pas sale.
Par contre, non, les produits culturels ne peuvent pas se vendre comme des Bolino ou des Kinder Bueno, et déconsidérer l'aspect artistique d'une oeuvre reste le plus sûr moyen de, justement, ne pas bien la vendre.

Mais, commençons par le début...
Le côté poreux des différents domaines de l'entertainment n'est pas une nouveauté. Déjà dans les années 80 et 90, une licence passait souvent du cinéma aux jeux vidéo, en faisant parfois des détours par la BD, les romans ou les jeux de rôles. Et en ce temps-là (pas si lointain quand même), ce qui caractérisait la transposition d'une oeuvre d'un medium à un autre, c'était souvent la piètre qualité du résultat.
Déjà à l'époque, un Rambo sur Amstrad était pitoyable comparé à un Ikari Warriors (les vétérans apprécieront cet exemple préhistorique !). On a pu constater que le cheminement inverse était tout aussi vrai quelques années après, avec l'adaptation cinéma de... Mario Bros (pour avoir l'idée d'adapter au cinéma un jeu de plateformes avec un plombier moustachu qui saute sur des champignons et passe son temps dans des tuyaux, faut vraiment être ou incroyablement optimiste ou totalement inconscient) ou des séries TV comme Mortal Kombat.
Bref, tout cela n'était pas évident, sauf de rares exceptions, comme L'Appel de Cthulhu, déclinaison en JdR de la nouvelle éponyme et du panthéon créés par Lovecraft. Sauf que, un JdR, ça n'est pas censé toucher des millions de personnes. Et nous en venons au premier frein structurel qui nuit aux adaptations cinéma : le public visé.

Quand un comic se vend à 100 000 exemplaires aux Etats-Unis, de nos jours, c'est un immense succès d'édition. Si l'on obtient 10 000 ventes en France pour une oeuvre distribuée en librairie, c'est un succès également. Autrement dit, dans le domaine des chiffres, les livres (ou la BD spécifiquement) ne s'adressent pas au même public que le cinéma. Sur grand écran, les spectateurs se comptent en millions, et les recettes en dizaines ou centaines de millions. Un Superman ou un Spider-Man ne peuvent compter sur les seuls lecteurs de comics pour remplir les salles et leurs objectifs. Au contraire, il faut s'adresser au plus large public possible.
Nous en venons à l'effrayant concept du plus petit dénominateur commun. Ce que les spécialistes de la télévision et du cinéma ont l'habitude de considérer comme convenant à tout le monde, à l'inverse du "segmentant". Là encore, pour être honnête, il existe des exceptions et des adaptations plus réussies que d'autres. Watchmen, par exemple, ne trahit pas l'esprit du récit original tout en apportant une dimension moderne et peut-être une plus grande fluidité que le comic (en se débarrassant des fameuses scènes de pirates), mais pour une réussite, combien d'échecs lamentables ?
Daredevil, Hulk, Ghost Rider, autant d'exemples d'étrons épouvantables, mal fichus et vite bouclés.
Prenons les Spider-Man, considérés, à mon grand étonnement, comme une réussite. C'est là typiquement le genre de films niais et mous du genou, sans aucune inventivité ou patte personnelle, qui sont censés s'adresser à tout le monde. Donc, à personne. Et en plus, c'est réalisé par Sam Raimi, un mec qui peut faire des chefs-d'œuvre comme Un Plan Simple, ou des trucs bien fun comme Jusqu'en Enfer. Sa version de Spider-Man, en comparaison, paraît bien fade. J'y vais un peu fort, mais il est difficile d'appeler autrement un machin aseptisé, noyé dans l'ennui et le manque d'inspiration. Le troisième opus (bizarrement en général le moins apprécié) commence un peu à proposer des choses intéressantes, mais à ce rythme-là, il faudrait que Raimi en réalise 50 pour que l'on ait une chance de ne pas s'endormir avant la fin. Ou d'en ressortir heureux et satisfait d'avoir vu un "vrai" Spidey.

Bon, je ne vais pas poursuivre sur cette voie, si vous avez apprécié certaines adaptations, tant mieux, vous avez sans doute vos raisons. Par contre, il me semble qu'il faut maintenant, après quelques années de recul, s'intéresser à l'effet "boomerang" de ces adaptations sur nos comics.
Le premier de ces effets, le pire, celui qui est présent aussi bien aux Etats-Unis qu'en France, c'est cette fausse impression que le spectateur d'un film pourrait potentiellement devenir le futur lecteur de la même franchise en comics. C'est un peu comme si vous considériez que le mec qui boit du vin au restaurant va peut-être participer aux vendanges l'année suivante. Moi qui picole un peu, franchement, je peux vous dire qu'il y a peu de chances.
Plus sérieusement, revenons sur cet effet infiniment pervers. Les éditeurs, dans le sens le plus large du terme, considèrent que lorsque l'adaptation cinématographique d'une franchise sort, les chances de la vendre sont démultipliées.
Ce principe de vases communicants existe en fait dans un sens (les lecteurs de comics vont souvent voir les adaptations ciné) mais pas dans l'autre (le spectateur lambda ne se précipite pas sur les BD).
Comment en être sûr ? Par une comparaison très simple.
Les adaptation ciné n'ont jamais été aussi nombreuses et drainent des millions de spectateurs, en Amérique du Nord comme en Europe. Or, ces dernières années, les chiffres de vente, en ce qui concerne les comics, sont plutôt très nettement à la baisse. Non seulement l'industrie des comics, en quelques décennies, a perdu de très nombreux lecteurs, mais la vague de "promotion" au cinéma n'a rien endigué.
Prenons quelques chiffres récents. En mai 2007, Captain America : Fallen Son s'écoule à 170 000 exemplaires aux US (un bon chiffre actuel, mais rien en comparaison des ventes dans les décennies précédentes). En juin de la même année, World War Hulk atteint 170 000 également, New Avengers est à 160 000...
Trois ans plus tard, non seulement DC Comics truste les premières places, mais avec quels chiffres !
Les premiers titres (Batman), en novembre 2010, n'atteignent plus les 100 000 exemplaires. En décembre 2010, plus personne n'atteint les 90 000. Même Green Lantern et Brightest Day sont largement en dessous des 80 000.
La baisse est donc constante et, lorsque hausse il y a, elle est due essentiellement à des évènements importants liés aux comics (la mort de Captain America par exemple, ou Blackest Night chez DC), et non à l'apport massif des habitués des salles obscures.

Ces fameux "nouveaux lecteurs" que les éditeurs espèrent et cajolent à l'extrême, l'on n'en voit donc jamais la trace. Ou de manière très anecdotique. Pourtant, ces mêmes éditeurs ont pris le parti, de nos jours, de s'adresser à eux. A des gens qui n'existent pas. Ou en tout cas, qui ne lisent pas de comics.
Quelques exemples ?
Il y a quelques années, Ultimate Spider-Man est spécifiquement créé pour attirer des lecteurs plus jeunes qui ne connaissent pas le passé (chargé) du héros. Pour le coup, c'est bien fait. Frais, agréable à lire, les premières années voient Bendis et Bagley faire un run exceptionnel, même dans la longueur. Et cela ne nuit en rien à la série historique du Monte-en-l'air. Ce sera la seule bonne idée malheureusement.
Evidemment, ce concept ne tient pas sur le long terme (puisque, forcément, au bout de quelques années, l'univers Ultimate génère lui aussi sa continuité et donc de supposés freins à l'achat). On en viendra donc à Ultimatum, un event poussif et à l'intérêt discutable, censé à la base faire table rase du passé. En fait, c'est surtout la qualité qui va vite s'échapper de la gamme.
Toujours à propos du Tisseur, Quesada va mettre en oeuvre le controversé One More Day, jetant là encore le passé du héros aux orties, alors que, pourtant, le personnage avait gagné en maturité et en intérêt. Ceux qui lisent la série grognent, ceux qui ne la lisent pas... ne la lisent toujours pas.
Ce genre de faux pas va se multiplier jusqu'à presque devenir une norme. Encore récemment, la série Iron Man Legacy (sans intérêt) est lancée par Marvel pour convenir aux hypothétiques lecteurs issus du visionnage du Iron Man II de Favreau. Le même argument est repris par Panini qui, dans ses éditos, ne manque jamais de louer les qualités supposés d'une BD adaptée au cinéma.

Profiter d'une exposition et d'une médiatisation, ça, personne ne peut le reprocher à des éditeurs. C'est même plutôt logique et sensé. Mais détruire les avancées significatives d'auteurs inspirés pour s'adresser à un public inexistant, ce n'est pas spécialement une bonne idée. De l'autre côté de l'Atlantique, c'est une idée stupide, et quand elle aboutit chez nous, elle n'a pas gagné en intelligence.
Pour l'intro de Losers par exemple, les sbires paniniens ne trouvent rien de mieux que de ne parler presque uniquement que... du film ! Ce qui est stupide vu que, si on lit l'intro, c'est que l'on a déjà acheté le livre. Nul besoin donc de l'entourer d'un pseudo halo prestigieux à base de lumières hollywoodiennes. Pourtant, chez Panini, on continue à vanter les films dans les comics pour... vendre ces mêmes comics (ne serait-ce que dans les Kick-Ass par exemple). Cela ne nuit pas au contenu mais installe sournoisement l'idée que la BD ne serait que le parent pauvre d'univers artistiques où le cinéma est roi. Un Livre, adoubé par une adaptation, accèderait donc à une supposée aristocratie littéraire.
L'on peut même s'interroger sur certaines revues qui, régulièrement, en reviennent au numéro #1 alors que les séries qu'elles contiennent n'ont pas changé et continuent d'évoluer. Plus drôle encore, la quête du "nouveau lecteur" est si ancrée dans les gènes des éditeurs que Panini (qui n'est jamais le dernier lorsqu'il s'agit de faire n'importe quoi) va même publier, dans certaines collections, plusieurs numéros #1 d'une même série mais avec un contenu différent. Pour Daredevil en Marvel Deluxe par exemple, Panini va sortir un premier numéro #1 (contenant des épisodes signés Smith, Quesada et Mack), puis, ils vont sortir un... second numéro #1 (pour la même série du même personnage) avec le début du run de Bendis. Ah, c'est sûr, un numéro #1, c'est rassurant.
Pour les fans par contre, c'est vraiment absurde et pour les fameux nouveaux venus, c'est un piège à con (mettre un "1" sur un livre n'a jamais contribué à rendre ce qu'il contient plus accessible). Pourtant, alors que l'intérêt d'un univers partagé possédant une continuité de plusieurs décennies est bien sa richesse, il semble que les éditeurs aient régulièrement la tentation de faire croire (à ceux qui ne lisent pas ce qu'ils publient) que tout est aussi accessible que le dernier film fadasse qu'ils ont pu voir sur grand écran.


Au final, qu'est-ce que les adaptations ciné de comics ont comme effets réels ?
Est-ce qu'elles font plaisir aux lecteurs de comics ? Bien souvent, je serais tenté de dire non.
Est-ce qu'elles attirent de nouveaux lecteurs ? Non, elles ne sont même pas capables de stopper l'hémorragie actuelle.
Est-ce qu'elles mettent en valeur les personnages ? Ben... heu... franchement... Daredevil/Ben Affleck, Spidey/Tobey Maguire... bon, tout est dit (pour être honnête, Robert Downey Jr incarnant Tony Stark est une bonne surprise, il faut bien des exceptions).
Mais, à la limite, qu'elles n'aient pas d'effets positifs, on pourrait royalement s'en foutre, nous, lecteurs égoïstes et papivores. Sauf que, régulièrement, on se prend sur la tronche les effets pervers du binz : des séries vite lancées et mal écrites, des runs entiers balancés aux orties, une frilosité générale, un retour en arrière constant, pour la VF, des choix basés sur des critères ahurissants, et, pour finir, une petite impression quand même que l'on se fout un peu de notre gueule. Voire même que l'on ne s'adresse pas à nous, ce qui est tout de même un exploit !

En gros, les mauvais films, on a l'habitude, mais les pratiques ambiantes font qu'ils influent aussi sur des comics qui, à la base, étaient bons mais qui finissent parfois par ressembler à leurs vagues cousins animés. C'est à dire qu'ils privilégient les effets d'annonce, l'action idiote, les effets spéciaux, les superlatifs et le surplace narratif.
Cela fonctionne parfois. Sur un public peu regardant, novice ou fort jeune, mais quid de ce que nous venons vraiment chercher dans les comics ? Que deviennent ces lecteurs historiques, adultes, fidèles, qui ont toujours accompagné les pas de leurs héros ? (et accessoirement remplis les poches de leurs auteurs et éditeurs ?)
Ce qu'il était agréable de trouver dans le marvelverse de ces dernières années, c'était des sagas passionnantes, des conflits moins manichéens que par le passé, des personnages profonds, des relations subtiles, des drames, des polémiques, des moments douloureux ou magiques. Autant de prises de risque, d'avancées artistiques qui n'aboutissent pas le plus souvent au cinéma sous prétexte que seule une soupe tiède et non épicée peut convenir à tout le monde. Autant également d'effets boomerang qui, en retour, viennent dépouiller certaines séries de ce qui faisait leur attrait, même si, heureusement, ce n'est pas (encore ?) une règle généralisée.

Chaque medium a ses qualités et ses défauts. Et libre à chacun bien entendu d'avoir ses préférences. Cependant, les effets de mode, qui mettent régulièrement la facilité (ou le "dernier venu") sur un piédestal sont nocifs sur le long terme et, surtout, laissent à penser que le support ou la technologie priment sur le contenu et la créativité, ce qui, évidemment, est une hérésie et, accessoirement, le meilleur moyen de plomber n'importe quelle série.
L'idée reçue qui consiste à croire qu'une oeuvre se doit d'être simplifiée et uniformisée pour pouvoir se vendre "plus" est une absurdité. Et privilégier le nombre au détriment de la qualité est une erreur, même pour des titres "mainstream". Tout simplement parce que ce qui permet de gagner en nombre, c'est justement la qualité.
Ou l'intégrité artistique. Ou le savoir-faire, appelez-ça comme vous voulez.
Dépouiller une oeuvre ne la rend pas plus séduisante, sauf à penser que le vide soit attractif, cela la rend simplement plus pauvre. Cette pauvreté est supportable au niveau des adaptations, qui ne sont finalement que des produits dérivés, mais elle devient douloureuse lorsqu'elle s'étend au coeur même de cet univers de papier que l'on a pensé - avec raison - plus riche et qui, aujourd'hui, est menacé par un nivellement par le bas qui risque malheureusement de précipiter sa perte. Ou en tout cas de lui enlever, année après année, lambeau après lambeau, ce qui faisait sa magie et notre plaisir de lecteur.


ps : sur un thème proche je vous signale un article, dans le dernier Brazil, s'intéressant aux comics transposés sur grand écran et dans lequel j'ai eu le plaisir d'intervenir un peu. Pour info, Jérémy Manesse a également été interrogé sur le sujet.
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