La Propagande dans la BD
Qu'elles soient de droite ou de gauche, religieuses ou agnostiques, pro ou anti-américaines, permissives ou ultra-conservatrices, toutes les idéologies ou presque ont un jour été représentées en bande dessinée, parfois subtilement, souvent de manière grossière. Gros plan aujourd'hui sur un ouvrage particulièrement intéressant qui tente de décrypter les multiples formes de Propagande dans la BD.Ce livre, d'environ 170 pages, est écrit par Fredrik Strömberg et publié en VF chez Eyrolles. Il est organisé en sept grandes parties thématiques abordant les stéréotypes raciaux, la propagande de guerre, l'anti-communisme, les sujets de société, la religion, le sexe et la politique en général. L'ensemble est évidemment richement illustré et chaque sujet est composé d'un texte venant situer et analyser les oeuvres ainsi que de dessins et planches servant d'exemple. Si l'auteur puise la plus grande partie de ses références dans les comics, la BD européenne et le manga sont également abordés.
Voyons tout cela dans le détail.
Art séquentiel et images d'Epinal
Dans un grand nombre de cas, la première des propagandes, bien involontaire, consiste en fait à véhiculer des idées reçues par méconnaissance du sujet traité. Les auteurs, sans réellement souhaiter défendre une idéologie précise, reflètent alors simplement les stéréotypes les plus courants de leur époque. Amérindiens, asiatiques, juifs ou africains
vont ainsi souvent faire les frais d'une présentation clairement tendancieuse.
vont ainsi souvent faire les frais d'une présentation clairement tendancieuse.Strömberg va prendre les premiers Tintin en exemple, dans lesquels le Congo aussi bien que l'Amérique sont décrits d'une façon très caricaturale. Par contre, Le Lotus Bleu, autre album d'Hergé mais cette fois écrit avec l'aide précieuse de Tchang Tchong-jen, son ami chinois, bénéficiera d'un traitement exceptionnel permettant de notamment rendre compte de la situation politique de l'époque avec un rare réalisme.
Parmi les exemples de propagande positive, l'on peut aussi citer le très beau The 99, une histoire de super-héros qui se base sur les 99 noms et attributs d'Allah. Les personnages de la série, loin d'être foncièrement pro-islamiques, sont issus de pays différents et ne sont même pas tous musulmans, ce qui permet de livrer une image bien éloignée de celle donnée par l'intolérance des fondamentalistes.
D'une manière générale, tout au long de l'ouvrage, tout exemple sera aussitôt contrebalancé par son contraire, preuve que l'on peut trouver absolument tout dans le vaste univers de la BD.
L'enfer, c'est les autres
Si certaines maladresses, pouvant aujourd'hui passer pour du racisme à l'aune de nos codes moraux actuels
, peuvent être mises sur le compte de l'ignorance, il n'en est pas de même de la propagande organisée et visant un "ennemi" variant suivant les époques et les besoins.
, peuvent être mises sur le compte de l'ignorance, il n'en est pas de même de la propagande organisée et visant un "ennemi" variant suivant les époques et les besoins.Dans la presse américaine du XIXème siècle, l'asiatique (dont on craint qu'il ne supplante économiquement les blancs) sera odieusement présenté comme le chaînon manquant entre... le singe et le porc ! La représentation des juifs est également stupéfiante de mépris et de haine : nez crochu, mains qui ressemblent à des serres... évidemment, ces images atroces sont relativement connues depuis la seconde guerre mondiale et la propagande nazie, mais des exemples récents démontreront que ces caricatures insultantes sont encore courantes dans certaines parties du monde. Là encore, l'on peut prendre connaissance de comics se portant, eux, au secours des populations incriminées. The Plot, de Eisner, se donne ainsi l'ambition de démontrer l'imposture des célèbres Protocoles des Sages de Sion. Bien entendu le but est ici bien plus positif et acceptable, mais le procédé n'en reste pas moins une forme de propagande.
Aux armes lecteurs !
La propagande en temps de guerre reste sans doute la plus massive et bien souvent la moins subtile. Que ce soit Superman ou Captain America qui bottent les fesses de Hitler, ou encore des albums cubains ventant les mérites de la révolution et les exploits du Che, les sabots sont gros et le message basique. L'on frise même le comique
avec Shaloman, un héros israélien qui combat des terroristes palestiniens idiots et maladroits. L'on est donc d'autant plus étonné de découvrir certaines perles parmi cette déferlante grossière.
avec Shaloman, un héros israélien qui combat des terroristes palestiniens idiots et maladroits. L'on est donc d'autant plus étonné de découvrir certaines perles parmi cette déferlante grossière.Ainsi, les Bilderbogen vom Kriege, édités par les allemands dans les années 40, comportent des dessins d'une qualité et d'une précision exceptionnelle pour l'époque. L'ensemble pourrait même passer pour une oeuvre actuelle si ce n'était ce sentiment suranné causé par l'emploi de pavés de texte en dessous des illustrations à la place de phylactères. Autre belle surprise, le magnifique La Guerre Mondiale chez les Animaux, créé sous l'occupation et décrivant le conflit de manière certes anthropomorphique mais très réaliste.
Certaines BD vont, elles, avoir un propos non-guerrier. C'est le cas de Gen d'Hiroshima, un manga écrit et dessiné par Keiji Nakazawa, un artiste qui avait six ans au moment du bombardement atomique et se trouvait à moins d'un kilomètre de l'épicentre de l'explosion. Il survécut, profondément marqué par les images de souffrance des blessés et par le sinistre paysage de désolation. Ce traumatisme transposé sur planches donnera un récit poignant aux vertus particulièrement éducatrices quant à l'usage de l'arme nucléaire et ses conséquences.
Des Codes et des Comics
On le voit, les exemples abordés vont puiser autant dans des titres très connus, comme les Schtroumpfs ou Spider-Man, que dans des publications underground parfois totalement improbables. Parmi les plus originales, l'on pourra citer des revues faisant l'apologie de la consommation
de drogues, un magazine vantant les mérites d'une marque de fusil et apprenant aux enfants à se servir correctement d'une arme, des BD faisant la promotion du tabac et même un surprenant recueil intitulé It's fun to stay alive et destiné à la fois à apprendre les bases de la sécurité routière tout en présentant l'usage de l'automobile comme positif et inéluctable.
de drogues, un magazine vantant les mérites d'une marque de fusil et apprenant aux enfants à se servir correctement d'une arme, des BD faisant la promotion du tabac et même un surprenant recueil intitulé It's fun to stay alive et destiné à la fois à apprendre les bases de la sécurité routière tout en présentant l'usage de l'automobile comme positif et inéluctable.Drogue, sexe, propos parfois très limites, l'on est loin du fameux Comics Code Authority mis en place à l'initiative des éditeurs eux-mêmes. L'auteur aborde d'ailleurs le sujet et évoque le tristement célèbre Seduction of the Innocent, un brûlot anti-comics qui faillit mettre fin à l'industrie de la BD américaine (suite à la violente campagne de dénigrement que le livre engendra, 24 des 29 maisons d'éditions proposant des histoires policières déposèrent le bilan).
Les comics ont donc diffusé de la propagande mais en ont fait également les frais. Ils furent parfois également accusés d'en contenir alors que leur propos était bien innocent. Ainsi, des gauchistes sud-américains virent dans Uncle Scrooge (Picsou en VF) le symbole agressif et paternaliste du capitalisme américain. Difficile de croire que là était le but d'un Carl Barks, mais une telle réaction démontre clairement le flou qui entoure la définition même de propagande.
Propagande auto-contenue et erreurs
L'auteur emploie parfois des termes assez particuliers qui en disent long sur ses propres opinions. Il va ainsi évoquer notamment un "anti-communisme primaire". L'expression mérite que l'on s'y attarde. Aurait-on l'idée de parler d'anti-nazisme primaire ? Certainement pas tant il est admis, avec raison, qu'une condamnation, même virulente, des exactions liées au national-socialisme est tout à fait fondée. Or, universitaires et historiens s'accordent à dire que le nombre des victimes des régimes communistes s'élève maintenant à près de 100 millions (65 millions dans les estimations les plus optimistes), ce qui en fait l'idéologie politique la plus criminogène de l'histoire de l'humanité. La condamner, même avec maladresse, ne peut donc rien avoir de primaire, sauf à penser que les meurtres de masse peuvent se justifier lorsqu'ils sont de gauche.
Dans un autre registre, en parlant d'une BD consacrée à l'énergie et publiée en collaboration avec Disney, Strömberg affirme que "comme le logo Exxon le laisse présager, la production et la consommation d'essence y sont traitées avec une coupable négligence". Ici, l'auteur fait appel à une supposée évidence connue de tous, sans nullement la
démontrer ou apporter un argument concret pour la valider. Attention, il ne s'agit pas de savoir si ses convictions écologistes sont louables ou non, simplement de constater que la propagande et ses techniques peuvent être présents même dans un ouvrage leur étant consacré.
démontrer ou apporter un argument concret pour la valider. Attention, il ne s'agit pas de savoir si ses convictions écologistes sont louables ou non, simplement de constater que la propagande et ses techniques peuvent être présents même dans un ouvrage leur étant consacré.Enfin, certains propos dénotent clairement une méconnaissance des publications Marvel qui sont prises en exemple. L'auteur, à propos du 11 septembre, va notamment prétendre que peu de voix s'élèvent, au sein des comics mainstream, pour appeler au calme et à la mesure, que les auteurs américains soutiennent en masse le "système" et que la tendance est encore plus appuyée chez Marvel. L'historique Amazing Spider-Man (v. II) #36 est même pris en exemple alors que, bien au contraire, le texte de Straczynski est un modèle d'humanisme, de mesure et de volonté d'éviter les amalgames douteux. Rien d'étonnant lorsque l'on connaît la finesse et l'intelligence du scénariste, mais cela démontre tout de même un recul assez exceptionnel.
En évoquant ensuite Civil War, Strömberg déclare que Millar avait clairement choisi son camp lors de cette saga (ce qui est vrai) et que les autres auteurs travaillant sur ce thème avaient unanimement fait de même (ce qui est évidemment faux). L'on peut citer la série Iron Man, des frères Knauf, qui présentait un Stark humain, torturé, en proie au doute, hanté par ses choix, bref, à mille lieues de la vision partisane et réductrice d'un Millar. Le propre de cet event était de toute façon, au départ, de présenter deux camps défendant des points de vue respectables, une ligne de conduite que seul Millar, pourtant auteur de la série principale, viola dès le départ.
Voyage dans la Manipulation
Dans l'ensemble, même si l'ouvrage n'est pas exempt d'approximations, il se révèle d'une grande richesse et permet de découvrir des monuments de l'art séquentiel aussi bien que d'étranges réalisations underground. L'adaptation française est d'un bon niveau et, surtout, le traducteur a pris soin de donner les références VF des livres évoqués lorsque cela était possible. Un plus non négligeable pour qui souhaiterait se mettre en quête de certaines de ces BD.
Un essai à conseiller en tout cas à tout amateur de bande dessinée, ne serait-ce que pour avoir un regard différent sur un medium qui parait bien innocent mais ne l'est parfois pas tant que ça.
"La propagande est dans l'oeil de celui qui regarde."
Fredrik Strömberg




10 commentaires:
Superbe article. Du travail de pro :-)
Une question qui me titille depuis longtemps : tu fais comment pour scanner des planches ?
Ah je ne les scanne pas, je les photographie. D'où parfois l'épineux problème du flash qui se reflète sur les planches et qui m'oblige à m'éloigner un peu trop de la page.
OK.
Pour le flash, les examens non destructifs sont toujours moins efficaces ;-)
ca se voit bien sur cet article, mais les autres?
Comment fais tu pour aplanir aussi bien l'image quand tu prends la photo?
Lorsque tu lâche la revue, celle ci et en particulier les premières pages à partir de celle photographiée, retrouvent bien automatiquement une certaine bombance exercée par le pli central de la revue non?
C'est quoi ta technique?
Scotch repositionnable?
Gabarit en dur pour aplatir les côtés?
Ca m'intéresse, pour photographier certains abécédaires devenus introuvables en librairies, mais qu'on peut toujours consulter en bibliothèque publique...
@Koan : en fait, ça dépend du comic et de la partie photographiée.
Quand ce sont juste des cases, comme celle à la fin de l'article précédent sur le Marvel Icons, ça ne pose pas de problème (là en l'occurrence, j'ai juste retouché la photo pour enlever le phylactère originellement présent).
Quand il y a le problème d'effet bombé dont tu parles, en général je tiens une partie du livre verticalement, pour que la page que je veux prendre reste bien droite et horizontale. Mais ça n'élimine pas toujours l'effet complètement, si tu regardes bien, par exemple pour la photo de la planche issue de Freakangels #2, quand tu agrandis l'image, le haut semble à peu près droit, mais le bas beaucoup moins (et le flash "nique" la profondeur du noir de la deuxième case).
Donc impro et bricolage plus qu'astuce véritable. ;o)
ps : bien sûr pour tout ce qui est cover, là ce ne sont pas des photos, ce sont les images issues des sites officiels, Marvel notamment.
j'ai essayé, mais apparemment je manque de pratique, ou j'suis beaucoup moins doué, va falloir que je trouve d'autres trucs... le scotch ça occasionne encore plus de plis, et le flash ça bouffe la moitié de la page...SIGH*!
Chronique très intéressante encore une fois.
Tiens cela me fait penser à une petite anecdote sur les dérives.
Dans les années 70, Stan Lee est contacté par le bureau de la santé de l’éducation et de la sécurité sociale de Washington. A cause des problèmes de drogue dans le pays, ils voulaient qu’il parle des dangers de la toxicomanie dans une aventure de Spider-Man.
Il s’est exécuté en faisant un court passage, montrant un copain de Pete tituber sur la corniche d’un building. Il avait pris quelque chose qui lui faisait croire qu’il était un oiseau et
Spider-Man devait le persuader de descendre. C’était tout !
Mais lorsque Stan Lee a envoyé la BD au "Comic code", on lui a dit qu’il ne pouvait pas publier cela. Il n’avait pas le droit de parler de drogue dans ses histoires.
Stan a pourtant essayé d’expliquer que c’était sur une demande d'une branche du gouvernement des Etats-Unis et que c’était un message anti-drogue. Mais rien n’y a fait.
Du coup il l’a publié quand même mais sans reproduire l’emblème du code sur la couverture.
Ah justement, cette anecdote figure dans le livre. Ce sont en fait les épisodes dans lesquels Harry Osborn a des problèmes de drogue. Les trois numéros se sont très bien vendus, malgré l'absence du sceau du CCA, du coup les responsables ont convenu que les règles auxquelles il fallait se plier pour bénéficier de la bénédiction du CCA étaient devenues obsolètes.
(les fameuses règles sont d'ailleurs reproduites dans l'ouvrage)
Cette histoire de drogue est disponible dans l'excellent "Retour du Bouffon Vert" d'ailleurs.
Sinon, ça m'a fait rire qu'on considère Picsou comme une propagande capitaliste quand on voit qu'à quasiment chaque épisode, il renonce à des trésors pour des valeurs plus nobles. Il lui est souvent arriver de donner les trésors à des gens pauvres qui l'avaient aidé dans son aventure. C'est un peu le contraire du capitalisme ça, non ?
Ce qui est "drôle" c'est qu'on a l'impression qu'il n'y a pas de continuité dans le concept: soit on a une BD sans idéologie politique ou qui ne veut surtout pas y faire référence (les shtroumpfs, ils ne sont pas communistes au moins ?), soit la BD est dite "de propagande"...
"les shtroumpfs, ils ne sont pas communistes au moins"
--> En fait, dans les Schtroumpfs, l'auteur décèle une "propagande" (c'est à prendre au sens large, plus dans le sens de "vision") masculine.
Alors que chaque schtroumpf possède un trait de caractère qui lui est propre, la schtroumpfette, elle, ne se différencie que par sa qualité de femme. Comme si c'était en soi suffisant pour définir un personnage. Là encore cette vision très simpliste de la femme est contrebalancée par des exemples de BD féministes très engagées.
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