05 septembre 2011

Spider-Man : One Moment in Time

Le point sur One Moment in Time, la saga censée éclairer les zones d'ombre laissées par One More Day.

Attention, si vous n'avez pas encore lu les épisodes #638 à #641 de Amazing Spider-Man, publiés ce mois et le mois prochain en VF, cet article contient des spoilers susceptibles de vous dévoiler l'intrigue dans ses grandes lignes.

Notre bon vieux Spidey semble avoir un léger retard pour cette rentrée puisqu'il n'est toujours pas en kiosque. Du coup, l'on va se concentrer sur le très attendu OMIT dans son intégralité. Retour en arrière ? Rafistolage ? Les conséquences de One More Day sont-elles annulées ou confirmées ? Tout de suite, les réponses ! (que l'on sait attendues puisque certains vont même jusqu'à conditionner leur lecture des aventures du Monte-en-l'air à la possible nouvelle orientation que prendra le titre)

Tout d'abord, rappelons que One More Day, en 2008, bouleverse complètement l'univers du Tisseur. Son mariage est annulé, son identité (dévoilée pendant Civil War) redevient secrète et, entres autres fâcheuses conséquences, la profondeur du personnage est presque totalement anéantie, toute son évolution, notamment celle de la riche période Straczynski, étant alors remise en question.
La manoeuvre éditoriale débouche sur Brand New Day, qui lance quelques fausses pistes (notamment avec une Jackpot ressemblant étrangement à Mary Jane) et introduit de nouveaux vilains (Mr Negative ou encore l'Anti-Venom) avant de revenir aux grands anciens (Electro, l'Homme Sable, le clan Kraven, le Lézard...) ou à leurs héritiers (le Rhino et le Vautour, cf cette chronique). Les arcs se suivent, certains étant tout de même plutôt réussis, mais l'amertume reste. Car nous, nous n'avons pas oublié.

Est-ce qu'au moins ce pan de l'histoire du Tisseur, jeté aux orties, a permis d'attirer de nouveaux lecteurs ? Même pas. Même si le mois dernier aux Etats-Unis, à l'occasion du numéro #666 de la série, Amazing Spider-Man s'offre la première place du top des ventes (avec en plus un chiffre supérieur à 130 000 unités vendues, un petit exploit par les temps qui courent, exploit qui n'est sans doute pas d'ailleurs étranger à un petit effet "number of the beast"), le titre du personnage phare de Marvel subit tout de même l'érosion généralisée qu'aucun "sacrifice" (surtout pas les plus faciles, cf cette chronique sur l'effet Boomerang) ne semble pouvoir endiguer.
Puisque le "raz de marée" attendu n'est pas arrivé suite à ce reboot violent qui ne dit pas son nom, il était donc permis de penser que Marvel, qui n'en est pas à son premier revirement (souvenons-nous de la Saga du Clone et de la magnifique valse éditoriale qu'elle engendra), allait tenter, sinon de rattraper le coup, au moins  de ménager les fans qui, eux, n'ont pas encore quitté le navire. Le résultat s'avère malheureusement décevant.

Précisons que les quatre épisodes en questions sont écrits par Joe Quesada et dessinés (de fort belle manière d'ailleurs) par Paolo Rivera. Tout commence par une rencontre, de nos jours, entre Peter et MJ, cette dernière ayant décidé de faire le point, une bonne fois, sur ce qui s'est passé entre eux. Le récit est donc un long dialogue, entrecoupé de nombreuses analepses. C'est plutôt bien fichu, parfois émouvant, à ce niveau là, comme OMD, OMIT (on remarquera le choix bien pensé de l'acronyme) s'avère soigné.
Voyons maintenant ce que l'on nous raconte.
Tout d'abord, l'on apprend comment et pourquoi le mariage de Peter et MJ a été annulé. Rien de bien fondamental. Plus intéressant, Quesada fournit une explication aux chuchotements de Mary Jane (à l'oreille de Mephisto) et au fait que l'identité de Spider-Man redevienne secrète.
Rien n'est annulé, au contraire, il s'agit tout bonnement d'une opération visant à colmater quelques failles et arrondir les angles. Notamment en jouant sur la forme plus que le fond.
L'explication globale donnée permet en effet de considérer (comme Quesada l'avait affirmé à plusieurs reprises) que tous les évènements que nous connaissions, jusqu'à Civil War, ont bien eu lieu. Il n'empêche qu'à partir du moment où ils n'ont plus - ou presque ! - d'impact sur la vie de Peter, leur existence reste somme toute symbolique. En gros, le principal retournement de situation vient du fait que Peter et MJ ont bien vécu ensemble, mais sans être mariés. Ce qui rend possible, à ce détail près, le déroulement que nous connaissons.

Pour être honnête, plusieurs éléments de One Moment in Time semblent aller dans le bon sens et redonner un peu d'aura positive au Tisseur. La scène, chez Strange, où il ne peut se résoudre à effacer la mémoire de MJ, permet d'atténuer le côté froid et égoïste qui prédominait après OMD. De même (et c'est plutôt habile d'un point de vue scénaristique), le fait que Mary Jane devienne la principale responsable de leur séparation contribue à "réhabiliter" un Peter qui a tout de même accepté de sacrifier la femme de sa vie pour une tante (voire une mère, cf Trouble, mais ça ne change rien) à l'article de la mort depuis des décennies.
En subissant une partie des évènements, et en souffrant de leurs conséquences, Peter s'humanise de nouveau.
Mais, est-ce pour autant suffisant ?
Sans doute pas. Car, même si MJ endosse le mauvais rôle après l'effet Mephisto, c'est bien Peter qui le déclenche par son attitude et son acceptation. Et même à l'heure actuelle, Peter semble finalement vite faire une croix sur MJ, allant même jusqu'à dire qu'il se sent "libre". Et, pire, allant jusqu'à la considérer comme... sa meilleure amie (histoire de bien faire comprendre qu'il n'y aura plus rien, au moins dans l'immédiat, entre eux).
Encore une fois, tout cela est joliment fait, et l'on pourrait même verser sa larmichette si les motivations de départ (un "rajeunissement" du personnage et un retour aux "fondamentaux") n'étaient pas si pitoyables. 
Car, ce que l'on nous dit ici, c'est en gros qu'un personnage comme Spider-Man... ne peut pas se marier ? Pourquoi ? Parce que, inconsciemment, même les éditeurs (c'est un comble !) en sont encore à penser que les lecteurs de BD sont tous des enfants. Et qu'en plus ils ne peuvent s'identifier qu'à un personnage leur ressemblant dans les détails. Deux erreurs.

Deux erreurs d'autant plus rageantes que Marvel disposait, avec son Ultimate Spider-Man, d'un Tisseur adolescent convenant parfaitement aux nouveaux lecteurs (et même aux plus anciens d'ailleurs), ce qui aurait dû, en toute logique, permettre à la série historique de s'adresser à un lectorat venant chercher autre chose que des "fondamentaux" qui, en réalité, n'avaient jamais disparu.
En fait, qu'est-ce réellement que Spider-Man sinon l'histoire d'un type qui a plein d'emmerdes dans sa "vraie" vie et qui, une fois masqué, devient "fort" et "cool" ?
Peter Parker a toujours eu à gérer sa maladresse et son pouvoir, sa malchance et son courage, son côté "je suis juste un minable" et son côté "je vais te balancer une vanne qui tue et, en plus, je vais te mettre une bonne vieille droite que tu vas sentir passer". Cela, c'est applicable à 15 ans mais aussi à 30. Ou 50. Mêmes fondamentaux, conséquences différentes (ce qui éviterait en plus le sur-place narratif).
Mais les têtes pensantes de la Maison des Idées en ont décidé autrement.

OMIT est un peu un pansement, un baume qui se veut doux sur nos blessures encore ouvertes.
On bricole, on arrange, on tente de ménager des susceptibilités (et pas forcément maladroitement), mais on ne règle rien. Pire, l'on entérine. Et l'on enterre.
Si Gwen représentait le premier amour et les souffrances qui peuvent en découler, Mary Jane a toujours été (pour moi en tout cas, mais je ne pense pas être le seul à le penser) un absolu. Quelque chose que l'on ne peut trouver certes que dans la fiction mais qui a du sens. Un phare dans la nuit. Un regard qui ne juge pas. 
Détruire cela de manière dramatique (au sens romanesque du terme), pourquoi pas ? Mais détruire cet amour fondamental parce que les deux personnages ont peur des conséquences, c'est là une ode à la lâcheté.
Et j'avais pris l'habitude de penser Peter, mais aussi Mary Jane, comme au contraire des êtres d'exception, qui ne cèdent pas à la facilité et tiennent bon quand la situation l'exige.
Mettre un terme à une histoire d'amour, à leur histoire, par peur des représailles, voilà ce qui va à l'encontre des véritables fondamentaux. Le message délivré est désespérant. Car si l'amour que l'on porte à quelqu'un ne permet pas de prendre des risques, alors quand en prendrons-nous ? Mary Jane ne peut pas se permettre d'aimer Peter parce qu'il est un super-héros. Et s'il avait été flic, juge, avocat ? Et s'il avait été juif, musulman, catholique ? Et s'il avait été cardiaque, diabétique, obèse ? Aimer, n'est-ce pas partager la vie de quelqu'un, l'aider, assumer ce qu'il est ? Après le safe sex (qui se comprend, évidemment), voilà le safe love. Concept à la con où aimer signifie baisouiller de manière fade, dans une pièce capitonnée, avec une personne qui a un métier tranquille, des "idées" proprettes (ou, mieux, pas d'idées du tout), des amis respectables et, sans doute, de bien saines habitudes, comme aller chercher son pain, le dimanche matin, en vélo.
Il faudra expliquer à Quesada que vivre est dangereux pour la santé. Et que l'amour rend la fin, inévitable, plus sympathique. 

Loin d'être convaincant mais intelligemment conçu d'un point de vue éditorial, One Moment in Time s'avère trop faiblard au niveau du fond pour emporter véritablement l'adhésion.
Reste à savoir si cet aventureux retour en arrière valait bien le coup tant ce qu'il véhicule semble peu en phase avec les personnages que nous avions connus.
OMD était une gifle, OMIT se veut une caresse, mais les deux cachent la même intention.  Peter se relève et s'accommode de la situation, pas sûr que les lecteurs puissent en faire autant...