21 août 2009

Le sexe (dit) faible dans nos comics

Dans un genre réputé musclé et au milieu d’un lectorat majoritairement masculin, la place de la femme a-t-elle évolué dans nos comics ? Est-elle seulement suffisamment grande ?

Mythes et stéréotypes
Il faut bien l’avouer, certains personnages féminins sont passés à la postérité pour de bien mauvaises raisons. La pauvre Gwen Stacy sera ainsi devenue mythique pour avoir été jetée du haut d’un pont par l’ignoble Bouffon Vert. La fiancée de Peter Parker n’avait pourtant rien de bien charismatique avant de mourir et était finalement parfaitement dispensable. D’ailleurs, lorsque de nos jours des auteurs se penchent sur cette époque, c’est surtout le chagrin de Peter qu’ils mettent en avant, et non réellement sa petite amie (cf Spider-Man : Blue).
Et si Mary Jane se révèle sur la longueur quelque peu plus épicée, les scénaristes vont surtout en faire un motif d’inquiétude pour Parker. Le mythe de la princesse à sauver a la vie dure…
Lorsque la femme est bardée de pouvoirs, celle-ci n’a pas pour autant toujours un rôle crucial. Dans les années 60, Sue/Jane Storm/Richards est sans doute le membre le plus effacé des Fantastic Four. Son apport au groupe (en tant que mère ? (dans l’inconscient collectif à l’époque)) est d’ailleurs, pendant longtemps, purement défensif. Son accueil par le lectorat est mitigé, à un point tel que les auteurs (en VF dans un album Lug dont je n’ai plus la référence, si quelqu’un peut m’aider, je suis preneur) vont se fendre, en adresse directe au lecteur, d’un plaidoyer pro-Jane en rappelant ses hauts faits d’arme...
De nos jours, Jane/Sue est plus sexy (sous le crayon de McNiven par exemple) et est considérée comme le membre le plus puissant de l’équipe. Pendant Civil War, elle va même s’opposer assez violemment à son mari. Mais très vite la situation se dénoue et la belle rentre au bercail et range par la même occasion les papiers du divorce. Emancipée, oui, mais pas trop.

Du cul et des nichons
Si le Comics Code Authority aux Etats-Unis, ou la Commission de Surveillance et de Contrôle en France, parviennent après-guerre à imposer une certaine frilosité sans réelle censure, les années 90 voient apparaître bon nombre d’héroïnes mettant généreusement leur plastique en avant. Sara Pezzini ou Lara Croft vont ainsi endosser le rôle emblématique de la nana « libérée » mais finalement définie par un point de vue très masculin. Des flingues et un décolleté, voilà bien de quoi satisfaire le primate de base et l’adolescent prépubère. ;o)
Du faire-valoir bien sous tout rapport, nous voilà passé à l’objet de fantasme. Entre les deux, il existe bien évidemment des nuances et des exceptions mais pour l’essentiel l’évolution, pendant longtemps, se résume à cela.
Faut-il y voir pour autant un manque de talent des auteurs ou un mépris pour la gent féminine ? Non, ce serait évidemment céder à un raccourci trop facile. Un personnage comme Emma Frost, né dans les années 80, va évoluer en sacrifiant aux tenues légères mais en s’affirmant comme un sacré caractère et une héroïne franchement atypique. Chez DC, Wonder Woman, dont l’origine remonte pourtant aux années 40, va apparaître comme profondément féministe et finira dans le trio de tête des persos cultes de l’éditeur.
Mais malgré cela, le traitement réservé aux héroïnes reste assez particulier.

Le gaulois, macho ?
La VF actuelle n’a pas vraiment de quoi s’enorgueillir question défense des persos féminins, surtout du côté de Panini. Spider-Girl est passée à la trappe, tout comme la prometteuse Araña. L’on-going Ms. Marvel n’a pas trouvé sa place dans les mensuels Heroes et l’accueil réservé à Miss Hulk (une série au ton certes particulier) a été plus que moyen.
Là encore, il existe des exceptions à la règle mais elles n’ont pas une grande durée de vie. La série Alias de Bendis, mettant en scène Jessica Jones, une femme moderne et attachante, ne durera que le temps de remplir cinq numéros de la collection 100% Marvel. Dans un autre genre, Elektra (pourtant bien plus masculine dans l’âme et à la psychologie bien moins travaillée) aura droit à une série plus étoffée. Faudrait-il, pour qu’une femme réussisse dans les comics, qu’elle ait les attributs d’un homme ?
Fort heureusement non.

Vers l’essentiel
La véritable évolution, bien qu’elle soit palpable dans le mainstream, doit aller se chercher un peu hors des sentiers battus. Le vaste monde des comics n’étant pas peuplé que de super-héros, nous pouvons notamment nous pencher sur des titres tels que Strangers in Paradise. Voilà une série où, sur trois personnages principaux, deux femmes tiennent le haut du pavé. Et quelles femmes ! Si Francine assume ses faiblesses, ses rondeurs et son addiction aux sales types, Katchoo parvient à imposer une image féminine à la fois forte et complexe, débarrassée du rôle de victime ou de copine un peu chiante. Le véritable défi (parfaitement réussi) de Terry Moore consiste ici à donner la priorité au point de vue féminin de ses personnages.
Et quand le talent est là, nous nous rendons compte que les a priori des éditeurs ne tiennent pas la route. Un lecteur aurait besoin d’un personnage qui lui ressemble pour s’identifier à lui ? Faux. Ou, en tout cas, il ne faut pas limiter la fameuse « ressemblance » aux seuls critères physiques, sexuels ou générationnels. Personne n’a jamais accroché un lecteur grâce à la forme d’un nez ou l’âge supposé d’un perso mais plutôt en parvenant à créer une proximité de sentiments.
Et Katchoo, pour nombre d’entre nous, sera toujours plus proche qu’un Superman.

Dangerous
Débarrassées du côté paternaliste – pour ne pas dire misogyne – de la première moitié du vingtième siècle, certaines séries actuelles réservent tout de même à la femme une place peu enviable. Dans le Girls des frères Luna, les auteurs décrivent, à travers une image féminine séductrice et sensuelle, une menace extrême menant aux pires drames. Avec un peu de facilité l’on pourrait même penser que ces filles, bien qu’extraterrestres, révèlent par leur nudité une sorte de message sous-jacent mettant en garde contre le pouvoir de séduction ou la vraie nature de la femme.
Une autre série moderne et fort bien écrite réservant une place particulière à la femme est Y, the last man. Le héros est un homme mais, en fait, il est surtout le seul homme du récit. Et les nombreux personnages féminins décrits ici font froid dans le dos tant ils endossent, avec un empressement coupable, les pires stéréotypes masculins. Ici encore, le danger vient des femmes. Et entre le rôle de mère/épouse modèle, celui d’objet sexuel et l’incarnation des pires dangers, les séries offrant une place enviable à leurs protagonistes féminins ne sont pas légion, même si des exceptions notables, comme Naifeh dans Courtney Crumrin, osent représenter le mythe de la « gentille fillette » d’une manière originale voire délicieusement misanthrope, ce qui ne la rend pas foncièrement sympathique mais la place avantageusement au-dessus de la "meute".

Dans les vieilles marmites…
Il faut se tourner vers Marvel, maison supposée parfois (à tort) conservatrice et frileuse, pour finalement découvrir des femmes ou jeunes filles débarrassées des vieux clichés scénaristiques. Une série comme Spider-Man loves Mary Jane, malgré son titre, fait la part belle à la fiancée de Parker. Et bien que destinée à un public jeune, elle met en avant de fort belle manière une MJ qui, ici, est au centre de l’histoire, Spidey n'étant qu'une petite peluche entre ses mains... moyen de fantasmer le héros idéal mais aussi de remettre à sa place une araignée parfois irritante par son côté bêtement (et aveuglément, dans One More Day par exemple) protecteur.
Dans un autre registre, Vaughan va accorder, dans la série Runaways, une place très importantes au sexe faible. Faible n’est d’ailleurs pas le mot puisque le leadership de l’équipe revient à Nico Minoru et que le membre le plus puissant du groupe est la petite Molly. Avec une certaine audace, la question de l’homosexualité féminine est même abordée dans cette on-going qui permet presque, du coup, de libérer totalement la femme de l’influence masculine.
Certaines mini-séries, comme Les Filles du Dragon, tout en surfant sur des références très liées à l’univers de Tarantino (Jackie Brown et Kill Bill précisément), permettent de donner la tête d’affiche à des femmes fortes et au cynisme n’ayant rien à envier à celui de leurs couillus confrères.
D’autres personnages, comme X-23 ou White Tiger, s’ils sont fortement liés à leurs clones ou prédécesseurs à la voix grave, permettent également d’explorer des voies intéressantes et de transmettre un héritage revu et corrigé par des héroïnes fragiles, cassées, malmenées par la vie… car en n’étant plus caricaturée, la femme peut maintenant « bénéficier » des pires traitements et coups durs.

De l’Art et de l’Ego
La représentation de la femme lorsqu’elle est liée, comme dans les comics, à une vision très majoritairement masculine doit s’affranchir, avec le temps et l’audace, de réflexes presque inconscients qui la cantonnent à des rôles ingrats et absurdes. L’imagerie de la mère/épouse parfaite n’a pas plus de réalité que celle de la guerrière combattant en string (cf Red Sonja). Et il n’y a d’ailleurs rien de bien intéressant dans ces deux extrêmes tant ils sont typiquement masculins.
Pour parvenir à concevoir des personnages féminins séduisants, réalistes, profonds, il ne faut pas que l’auteur projette sur eux ses fantasmes mais bien qu’il parvienne, au moins un peu, à voir à travers leurs yeux, à leur accorder une sensibilité différente qui ne sera ni nunuche ni putassière.
Et ce n’est pas évident. Cela demande du travail (beaucoup), du talent (un peu) et, pour les scénaristes hommes, cela demande une ouverture d’esprit suffisante pour vaincre idées reçues et dogmes sociaux.
Le fait que la plupart des super-héros (ou des personnages de BD) soit des hommes n’est pas selon moi une conséquence des désirs du lectorat mais un manque d’ambition et de courage de certains éditeurs, confortés dans leur erreur par des auteurs qui, parfois, se montrent trop frileux – ou à l’inverse trop couillons – lorsqu’ils doivent donner vie à une femme de papier.

Au final que penser ?
Le domaine des comics est si vaste que tout le monde ou presque pourra toujours y trouver de quoi se satisfaire. Globalement, ce genre n’échappe pas à la sottise ambiante ou aux préjugés. Encore que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces publications bon marché, qui ne paient pas de mine, ont toujours été plus ou moins en avance sur leur temps ou à la pointe de l’actualité. Cette capacité de réaction, d’adaptation immédiate, génère à la fois des idioties pondues à la va-vite (comme la navrante tentative d'incorporer Obama à une histoire d'une pauvreté affligeante) mais aussi des œuvres à la liberté de ton et à la forme exceptionnelles.
Que la femme puisse prendre aujourd’hui, même chez les éditeurs grand public, une place multiforme est plutôt un signe de bonne santé de la part d’un medium que beaucoup dénigrent et rangent dans la catégorie des publications infantiles.
Pour autant, la Dame a-t-elle la même valeur que le Roi ? Pas encore… mais il ne faut pas oublier qu’aux échecs tout comme souvent dans la vie, l’essentiel dépend d’elle et de la place qu’on lui laisse. Ou, mieux encore, qu’elle impose…
Mais en attendant que des artistes féminines viennent un peu maltraiter les bonhommes et s’affirmer dans nos planches, nous aurons encore droit à quelques gros clichés de nanas enchaînés et soumises, les nibards en évidence. Parce que certains travers, même s’ils ont des conséquences visuellement agréables, ont la vie dure. Et puis peut-être aussi parce que nous sommes obligés de réduire les femmes à une seule de leurs facettes pour oublier à quel point elles sont fascinantes, désarmantes et, pour certaines, bien au-dessus de nos viles préoccupations.

Le poète prétend que la femme est l’avenir de l’homme. Il serait temps qu’elle devienne son présent. Parce que, franchement, ça peut pas être pire. Et puis, avouons-le, sa version papier nous séduit tout autant que les modèles bien réels dont elle est issue. A condition qu'elle soit correctement mise en scène. Et donc qu'elle ne soit pas soumise ou effacée mais surprenante, indépendante et, si possible, tendre. Car après tout, même le plus con des guerriers a parfois besoin d'un regard aimant. Et ce genre de regard est moins facile à maîtriser qu'un coup d'épée. C'est un peu pour cela que l'on fait du bruit et que l'on fanfaronne. Parce que nous n'aurons jamais ce petit quelque chose en plus dans le regard... nous, à la place, on pisse debout.
Et je suis pas sûr qu'on gagne au change bordel !